*English title: The Heart Is Not Always at Home — ETA, Sellita, Kenissi, La Joux-Perret: Who Really Makes the Calibre That Beats?*
- H2 — 1. Le goulet d’étranglement historique : ETA et le Swatch Group
- H3 — 1.1 Le monopole hérité
- H3 — 1.2 Les velléités de restriction
- H3 — 1.3 L’intervention de la COMCO
- H3 — 1.4 La stratégie de fond
- H2 — 2. La montée des alternatives : Sellita, Kenissi, La Joux-Perret
- H3 — 2.1 Sellita, l’héritier pragmatique
- H3 — 2.2 Kenissi, le fournisseur « cadre » lié à Tudor
- H3 — 2.3 La Joux-Perret, la niche haut de gamme
- H3 — 2.4 Un nouvel écosystème
- H2 — 3. In-house vs externalisation : le dilemme stratégique des marques
- H3 — 3.1 L’argument manufacture
- H3 — 3.2 Le coût et le temps
- H3 — 3.3 La stratégie hybride
- H3 — 3.4 La question de crédibilité
- H2 — 4. Les tensions de capacité et la guerre des talents
- H3 — 4.1 La rareté des capacités
- H3 — 4.2 La dépendance aux horlogers
- H3 — 4.3 Les tensions de prix
- H3 — 4.4 Les risques de concentration
- H2 — 5. Conclusion : l’horlogerie, une industrie de dépendances assumées
- Note méthodologique
*English summary: Swiss watchmaking still depends structurally on third-party movement suppliers. ETA’s historical dominance and partial retreat, the rise of Sellita as a commoditised alternative, and the emergence of « frameworks » such as Kenissi and La Joux-Perret raise a strategic question: who actually controls the heart of the watch in 2026, and what does « manufacture » really mean?* [Note méthodologique : les éléments non confirmés par une source primaire sont marqués [Estimation — à vérifier] et étiquetés comme tels.]
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Quand un client admire une montre « indépendante » ou une maison moyenne revendiquant son savoir-faire, il ignore souvent que le cœur de la pièce — le mouvement qui bat — sort d’une usine dont il n’a jamais entendu parler : ETA, Sellita, Kenissi, La Joux-Perret, ou un sous-traitant suisse discret. La dépendance aux fournisseurs de calibres est l’un des secrets les mieux gardés, et l’un des enjeux stratégiques majeurs, de l’industrie horlogère de 2026. Derrière le cadran se joue en réalité une bataille de chaîne d’approvisionnement : qui détient la capacité de produire, à quelles conditions, et ce que cela implique pour l’indépendance réelle de chaque marque. Cette enquête industrielle s’attache à décrypter l’écosystème des mouvements tiers, sans célébrer aucune marque ni recommander aucun choix.
H2 — 1. Le goulet d’étranglement historique : ETA et le Swatch Group
H3 — 1.1 Le monopole hérité
Pendant des décennies, ETA SA — entité du Swatch Group, héritière de la consolidation des « Fabriques d’Horlogerie ETA » dont les racines remontent à la maison Eterna (1856) — a été le fournisseur de masse quasi exclusif de toute l’industrie suisse. Sous son toit, le groupe a réuni la propriété intellectuelle de dizaines de manufactures de mouvements, dont ETA, ESA, Valjoux, Lemania et Omega. Trois calibres ont équipé des centaines de marques, de l’entrée de gamme au milieu de gamme : le chronographe Valjoux 7750, l’automatique basique ETA 2824-2 et l’automatique fin ETA 2892-2. Ce monopole n’était pas seulement dominant : il était, pour nombre de marques dépourvues de capacité propre, existentiel.
H3 — 1.2 Les velléités de restriction
En 2002, le Swatch Group annonce sa volonté de cesser la livraison de mouvements et d’ébauches à des clients externes, une stratégie de recentrage sur les marques du groupe. Pour les indépendants sans manufacture, cette décision équivaut à une menace de rupture d’approvisionnement. La pression monte, et c’est l’autorité suisse de la concurrence qui intervient.
H3 — 1.3 L’intervention de la COMCO
La COMCO (commission de la concurrence) impose alors à ETA une obligation de fourniture à des clients extérieurs, assortie d’une réduction progressive des volumes, encadrée par des échéances successives (2010, puis prolongations). Le résultat pratique est paradoxal : ETA n’a jamais totalement cessé ses ventes externes, mais en a fortement rationné les quantités durant près d’une décennie. Cette « pénurie organisée » a contraint les marques dépendantes à chercher des alternatives — sans pour autant libérer totalement le marché.
H3 — 1.4 La stratégie de fond
Au-delà des décisions réglementaires, la logique du Swatch Group est restée constante : équiper d’abord ses propres marques (Tissot, Mido, Hamilton, Longines, Omega). Depuis 2020, la tension s’est déplacée des ruptures d’approvisionnement vers les délais et les prix. Le groupe n’a pas publié de chiffre détaillé de ses ventes de mouvements à des tiers depuis 2020 — [Estimation — à vérifier] : les données ouvertes ne permettent pas de quantifier précisément sa fourniture externe actuelle. Ce que l’on peut affirmer en revanche, c’est qu’ETA demeure le plus grand producteur mondial de mouvements mécaniques en volume, plusieurs dizaines de millions d’unités par an pour l’ensemble du groupe [Estimation — à vérifier : aucun chiffre consolidé officiel n’est publié]. Pour un client externe, ETA reste donc perçu comme un fournisseur de référence, mais stratégiquement dangereux : risque de rationnement, prix en hausse, priorité interne au groupe.
H2 — 2. La montée des alternatives : Sellita, Kenissi, La Joux-Perret
H3 — 2.1 Sellita, l’héritier pragmatique
Sellita Watch Co., fondée en 1950 à La Chaux-de-Fonds, a été pendant des décennies l’un des principaux partenaires d’assemblage externalisé d’ETA. À la rupture de 2003, elle a développé ses propres mouvements fondés sur des brevets ETA expirés. Sa force tient à l’interchangeabilité : les calibres SW200/SW300/SW500 reprennent les cotes des ETA 2824-2, 2892-2 et 7750, de sorte qu’une marque peut passer de l’un à l’autre sans redessiner la montre. Des clients documentés (Hublot, IWC, Oris, Raymond Weil, Sinn, TAG Heuer, Christopher Ward, entre autres) et des dizaines de micro-marques confirment son statut d’alternative de commodité. [Estimation — à vérifier] : le secteur estime sa production à plus d’un million de mouvements par an, mais Sellita n’en publie pas de chiffre officiel. Sa position reste donc celle d’un « ébaucheur » fiable et interopérable, perçu par certaines maisons premium comme une solution de repli — pas comme une manufacture.
H3 — 2.2 Kenissi, le fournisseur « cadre » lié à Tudor
Fondée en 2016 au Locle, Kenissi (du grec *kinesis*, « en mouvement ») chapeaute le développement et la production des mouvements « manufacture » de Tudor. Son modèle est singulier : créer une capacité industrielle liée à un grand nom (Tudor, propriété de Rolex), tout en offrant son ingénierie à des marques tierces. Premier partenaire en 2016, Breitling (calibre B20) ; en 2018, alliance industrielle avec Chanel, dont le calibre 12.1 de la J12 est issu de Kenissi [source : kenissi.ch]. D’autres marques — NORQAIN, Fortis — sont signalées par la presse comme utilisatrices [à confirmer : la liste officielle du site ne mentionne que Tudor, Breitling et Chanel]. Model de confidentialité : les calibres sont « rebadgés » sous le nom du client. [Estimation — à vérifier] : une participation de Chanel dans le capital est évoquée par la presse (autour de 20 %), mais la chronologie officielle de Kenissi parle seulement d’« alliance industrielle » sans chiffre, et aucune source primaire consultée ne confirme le pourcentage. Kenissi incarne ce que l’on peut appeler la troisième voie : la manufacture invisible, discrète, qui vend de la capacité et de l’ingénierie aux marques moyennes premium.
H3 — 2.3 La Joux-Perret, la niche haut de gamme
Manufacture La Joux-Perret, sise à La Chaux-de-Fonds, se positionne comme fabricant suisse de mouvements de haute horlogerie : chronographes (famille L100/L1xx), mouvements manufacture (D, F, G), tourbillons, et prestations de sous-traitance (fraisage, taillage, traitements thermiques, décoration, assemblage). [À confirmer] : les clients finaux ne sont pas listés publiquement sur son site — la confidentialité est la règle dans ce segment. À la différence de Sellita, qui vise la production de série interchangeable, La Joux-Perret vise la niche technique : un fournisseur de calibres et de composants pour des marques moyennes-hautes cherchant des chronographes ou des tourbillons non ETA. ⚠️ Correction factuelle : le lien « La Joux-Perret acquise par Perrelet » figurant dans certaines hypothèses n’est pas confirmé par les sources primaires et est probablement inexact — la manufacture doit être traitée comme un fournisseur tiers indépendant.
H3 — 2.4 Un nouvel écosystème
Hors de ces trois noms, l’écosystème se complète : Soprod (Porrentruy), alternative suisse « Swiss made » avec prestations de sous-traitance ; Miyota/Citizen (Japon), dominant mondial du segment d’entrée ; et les fournisseurs asiatiques (Seagull, Hangzhou), prisés des micro-marques abordables mais non éligibles au label « Swiss made ». L’ensemble dessine un « club » de fournisseurs tiers qui offre aux marques une réelle alternative à ETA — diversifiant les sources et réduisant la dépendance au géant de Bienne, mais au prix d’une nouvelle hiérarchie entre commodité, haut de gamme industriel et niche manufacture.
H2 — 3. In-house vs externalisation : le dilemme stratégique des marques
H3 — 3.1 L’argument manufacture
Produire son calibre en interne garantit l’indépendance, la capacité d’innovation et un prestige « manufacture » essentiel au positionnement haut de gamme. Rolex, Patek Philippe et, pour l’essentiel, Omega en sont les archétypes. Dans un marché où l’in-house est devenu un argument de vente majeur, le calibre interne est un actif à la fois industriel et commercial.
H3 — 3.2 Le coût et le temps
Mais développer, industrialiser et entretenir des calibres propres coûte des centaines de millions de francs et des années. C’est inaccessible à la plupart des marques moyennes et des indépendants, et risqué : investir dans une capacité non amortie lors d’un retournement conjoncturel (2008-2009, 2015-2016, 2023-2024) peut se révéler dangereux. La réalité industrielle rend donc l’externalisation non seulement fréquente, mais souvent rationnelle.
H3 — 3.3 La stratégie hybride
La plupart des maisons, y compris de renom, combinent : un calibre « manufacture » vitrine pour les pièces haut de gamme, des mouvements tiers (ETA, Sellita, Kenissi) pour l’entrée et le milieu de gamme. Une variante répandue consiste à prendre une ébauche externe puis à la modifier en interne (échappement, réglage, finition, réserve de marche). C’est un compromis périlleux sémantiquement : il faut distinguer clairement *fabrication intégrale* et *calibre basé sur / modifié depuis* — deux réalités que le vocabulaire du marché confond souvent à dessein.
H3 — 3.4 La question de crédibilité
Le consommateur et les collectionneurs scrutent de plus en plus la provenance du cœur mécanique. Une marque qui se dit « manufacture » tout en utilisant un calibre tiers peut y perdre en crédibilité. À l’inverse, le travail collaboratif assumé — le modèle Kenissi chez Tudor ou Chanel — devient un atout : une marque qui affiche un co-développement avec un fournisseur « cadre » sérieux capitalise sur la qualité technique sans prétendre à une intégration qu’elle n’a pas.
H2 — 4. Les tensions de capacité et la guerre des talents
H3 — 4.1 La rareté des capacités
La capacité totale de production de calibres suisses est structurellement limitée. [Estimation — à vérifier] : aucune statistique officielle ne ventile précisément la part des montres suisses équipées de calibres tiers versus internes ; les données de la Fédération horlogère (FH) restent partielles. En période de forte demande, comme la surchauffe de 2021-2023, l’accès aux fournisseurs devient un enjeu critique — les délais Sellita et ETA se sont allongés de plusieurs mois à plus d’un an selon les modèles [Analyse — fondée sur des témoignages de marché, non sur un communiqué officiel]. La capacité, pas la demande, dictait alors la production.
H3 — 4.2 La dépendance aux horlogers
La filière souffre d’une pénurie de main-d’œuvre qualifiée — à la fois chez les marques et chez les fournisseurs — qui contraint les volumes réalisables. Cette contrainte de talents agit comme un plafond sur l’ensemble de l’écosystème, quel que soit le modèle choisi.
H3 — 4.3 Les tensions de prix
La raréfaction et la consolidation de la sous-traitance poussent les coûts à la hausse, répercutés sur des prix déjà sous pression. Fournisseurs et marques partagent, de fait, un même plafond : celui d’une main-d’œuvre rare et d’une capacité finie.
H3 — 4.4 Les risques de concentration
À moyen terme, la question n’est plus seulement celle de la dépendance à ETA, mais celle d’une concentration nouvelle : Kenissi reste lié à la galaxie Tudor/Rolex, et La Joux-Perret à un modèle de niche confidentiel. Une dépendance accrue à quelques fournisseurs — quels qu’ils soient — pose la même question de pérennité et de concurrence que celle qui motivait l’intervention de la COMCO il y a deux décennies.
H2 — 5. Conclusion : l’horlogerie, une industrie de dépendances assumées
H3 — 5.1 Ce qu’il faut retenir
La notion de « manufacture » ne se réduit pas à la marque affichée au cadran. Une grande partie de l’industrie — des micro-marques aux maisons moyennes, et jusque dans les montres haut de gamme — repose sur un écosystème de fournisseurs dont le pouvoir est rarement visible. Derrière chaque mouvement qui bat, il y a un choix industriel : production interne, sous-traitance de commodité, ou fournisseur « cadre ».
H3 — 5.2 L’équilibre
Chaque marque arbitre entre indépendance (coûteuse et prestigieuse), sourcing tiers (fiable mais dépendant) et partenariats de co-développement (Kenissi, La Joux-Perret). Cette stratégie industrielle, discrète et déterminante, définit en réalité la crédibilité « manufacture » de chaque maison plus sûrement que tout discours commercial.
H3 — 5.3 La question ouverte
L’écosystème des fournisseurs va-t-il se consolider — vers moins d’acteurs, plus puissants — ou se diversifier, avec l’émergence de nouveaux indépendants du calibre, y compris hors de Suisse ? La réponse redessinera la carte du pouvoir dans l’horlogerie de demain, et la crédibilité de chaque marque. En attendant, une chose est certaine : le cœur n’est pas toujours à la maison — et il ne l’a peut-être jamais été.
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Note méthodologique
Cet article distingue systématiquement les **faits confirmés** des **estimations**.
**Faits confirmés (sources primaires ou documentées) :** la chronologie de Sellita (fondation 1950, rupture avec ETA en 2003), de Kenissi (création 2016 au Locle, alliance Breitling 2016, alliance Chanel 2018 — d’après kenissi.ch) ; le positionnement de La Joux-Perret (siège et gamme d’après lajouxperret.com) ; l’intervention de la COMCO sur l’approvisionnement ETA (décision de la concurrence suisse) ; la règle « Swiss made » (entrée en vigueur 2017). Les rôles de Tudor, Breitling et Chanel dans le projet Kenissi sont confirmés par la chronologie officielle.
**Estimations ou éléments à vérifier (traités avec prudence, marqués [Estimation — à vérifier] / [Analyse]) :** la production annuelle de Sellita (plus d’un million d’unités, estimation secteur non publiée) ; les volumes globaux de mouvements ETA fournis à des tiers depuis 2020 (aucun chiffre officiel consolidé publié) ; la part respectif des calibres tiers et internes dans la production suisse (aucune statistique consolidée) ; une éventuelle participation de Chanel dans le capital de Kenissi (évoquée par la presse, non confirmée par une source primaire) ; les clients de La Joux-Perret (non listés publiquement, confidentialité de mise) ; les utilisations par la presse de Kenissi chez NORQAIN ou Fortis (à confirmer). Le lien « La Joux-Perret acquise par Perrelet » n’est pas confirmé et est traité comme probablement inexact. Les délais de livraison Sellita en période de surchauffe reposent sur des témoignages de marché, non sur un communiqué officiel.
Les données chiffrées non sourcées par une source primaire sont explicitement étiquetées et ne doivent pas être reprises comme des faits établis. Aucun chiffre n’a été inventé lorsque la recherche n’offrait pas de source fiable — ces zones sont signalées comme telles plutôt que comblées.
