Depuis ses débuts, à la charnière des années 2000, Greubel Forsey s’est construite sur un paradoxe fécond : pousser la complication et le mouvement tridimensionnel à leur paroxysme, tout en revendiquant une obsession du confort au poignet. Cette tension, qui a longtemps fait de la maison une exception dans le paysage des indépendants, se lit de nouveau dans la dernière évolution de son heure universelle. Présentée à l’occasion de la Geneva Watch Week, la montre GMT Balancier Convexe, désormais proposée dans une teinte bleue, bénéficie d’un boîtier légèrement réduit et de l’ajout d’un indicateur de réserve de marche. En apparence modeste, l’opération trahit un objectif plus profond : rendre une complication réservée à une élite de collectionneurs plus lisible, plus portable et plus accomplie dans sa proposition.
## Une manufacture née de l’inclinaison
Pour mesurer la singularité de ce modèle, un détour par l’histoire de la maison s’impose. Fondée au tournant des années 2000 par Robert Greubel et Stephen Forsey, tous deux issus de longues carrières dans la haute horlogerie — auprès de manufactures et d’ateliers de complications de renom —, la maison a bâti sa réputation sur une interrogation fondamentale : comment améliorer la chronométrie d’un garde-temps mécanique en jouant sur l’inclinaison des organes régulateurs ? De cette réflexion est née une signature devenue marque de fabrique, le tourbillon incliné à vingt-cinq degrés, décliné plus tard sous de multiples formes. Le balancier incliné à trente degrés du présent modèle s’inscrit dans cette même lignée d’ingénierie, moins spectaculaire qu’un tourbillon mais tout aussi caractéristique de la manufacture.
Cette indépendance, financièrement et industriellement assumée, a longtemps fait de Greubel Forsey un cas à part. La maison produit environ une centaine de montres par an, chacune soumise à des contrôles d’une durée inhabituelle, et distribue sa production par un réseau volontairement restreint. Elle a su conserver cette souplesse dans le temps, en dépit d’un actionnariat attentif et d’une production de pièces d’exception.
## Une complication née de la lecture du monde
Pour comprendre ce que représente ce modèle, il faut revenir à 2011. Greubel Forsey présentait alors sa première véritable complication GMT, portée par un globe terrestre en rotation et un régulateur à tourbillon incliné à vingt-quatre secondes. Dans ses premières itérations, la pièce se logeait dans des boîtiers imposants, dotés d’une excroissance destinée à accueillir le globe et d’une fenêtre sur le flanc permettant d’admirer la rotation de l’objet céleste. Le geste était spectaculaire, mais la taille décourageait une partie des amateurs les plus exigeants.
Dix ans plus tard, en 2021, la maison prenait une direction différente. Un second modèle GMT apparaissait dans le boîtier dit « Convexe », dont le profil galbé épouse la courbe de la glace saphir. Ici, plus de tourbillon : le régulateur cède la place à un balancier incliné, disposé de manière plus centrale, et le globe rotatif retrouve une place maîtresse au milieu du cadran. La complicité entre la lecture du second fuseau et la sculpture mécanique devenait plus directe, moins théâtrale, mais d’autant plus immédiate. Cette architecture a connu une première évolution l’an dernier, dévoilée lors de la Dubai Watch Week, dans une livrée plus sombre.
## Des proportions retravaillées, un confort assumé
La nouveauté présentée aujourd’hui poursuit ce travail d’ajustement. Le boîtier en titane, dont on ne compte plus les surfaces polies main et les zones brossées rectilignes, passe de 43,5 à 42,9 millimètres de diamètre. La lunette, plus large au centre du boîtier et animée du même galbe convexe, est ramenée de 46,5 à 44,9 millimètres. L’épaisseur demeure substantielle, à 15,1 millimètres hors verre — 17,6 millimètres en incluant les deux glaces saphir bombées. Ces chiffres restent ceux d’une montre imposante, mais l’absence de cornes et le profil courbe lui permettent de se poser à plat sur le poignet, loin de l’impression de masse que suggérerait une simple lecture des dimensions.
Le thème chromatique vient renforcer cette sensation de maîtrise. La couronne en titane est cerclée d’un insert caoutchouc bleu, tandis que le poussoir rectangulaire gravé, logé sur le flanc, sert à ajuster l’indication GMT par sauts d’une heure, en faisant simultanément pivoter le globe. Sur le cadran, le second fuseau s’exprime par un globe en rotation, entouré de vingt-quatre villes de référence disposées sur une échelle de vingt-quatre heures, doublée d’un anneau intérieur destiné aux zones à changement d’heure. Le choix d’une robe bleue, déclinée du globe au cadran en passant par le bracelet en caoutchouc texturé, confère à l’ensemble une cohérence visuelle rare dans le genre.
## Un balancier incliné, signature de la maison
La pièce la plus spectaculaire n’est pourtant pas le globe, mais le balancier. À l’instar d’un tourbillon, il est disposé en inclinaison dans la partie basse du cadran, de six à huit heures, oscillant à une fréquence de 3 hertz. Incliné à trente degrés, il semble suspendu dans le vide, tenu par un pont en acier poli miroir. Cette inclinaison n’est pas un artifice esthétique : c’est une innovation maison brevetée, conçue pour améliorer la performance chronométrique en diversifiant les positions du centre de gravité de l’oscillateur par rapport à la gravité terrestre.
Ce balancier de très grand diamètre — 12,6 millimètres — réunit à lui seul cinquante-neuf pièces et témoigne de la densité d’ingénierie de la manufacture. Les heures et minutes sont confiées à des aiguilles rouges en forme de flèche, dotées d’un insert luminescent, tandis que le second fuseau s’exprime par une flèche rouge pleine. Les petites secondes, en or, logées à cinq heures, sont rendues par une aiguille en acier bleui.
## Une réserve de marche pensée pour la clarté
L’ajout le plus discret, et sans doute le plus significatif, concerne la réserve de marche. La présence du globe laisse peu d’espace pour héberger de nouvelles fonctions sans surcharger la lecture. Les horlogers de la manufacture ont choisi de glisser l’indicateur dans l’espace dégagé à gauche du globe, avec une aiguille allongée à onze heures pointant vers une échelle de soixante-douze heures. Pour mieux diffuser la lumière, la paroi intérieure de la flasque en titane a été polie miroir.
Le mouvement, manuel, est un des plus complexes de la maison. Breveté, il réunit quatre cent quatre-vingt-seize composants et s’appuie sur deux barillets montés en série et à rotation rapide pour assurer ces soixante-douze heures de réserve, une autonomie notable pour une pièce embarquant un balancier incliné, un globe et un double fuseau. La finition, à la hauteur des standards Greubel Forsey, mêle anglages tirés au fil, surfaces brossées et gravures profondes.
## Une pièce rare dans une stratégie d’équilibre
Cette GMT Balancier Convexe est proposée en édition limitée à vingt-deux exemplaires, au prix de 380 000 francs suisses. Elle est présentée sur un bracelet en caoutchouc bleu à texture et une boucle déployante en titane, une version sur bracelet en titane étant également possible.
Au-delà du chiffre, cette montre dit quelque chose de la stratégie de Greubel Forsey. Là où nombre de manufactures indépendantes rivalisent d’ostentation pour justifier des prix élevés, la maison semble avoir choisi la voie de l’accomplissement de la lisibilité : réduire le boîtier d’un millimètre, ajouter une fonction utile, décliner une couleur. Autant de choix qui ne font pas de la montre une pièce « plus facile », mais qui en font une pièce plus aboutie.
L’exercice révèle aussi la place singulière de la maison dans l’écosystème. Face à une grande horlogerie souvent adossée à des groupes ou à des actionnaires industriels, Greubel Forsey incarne une indépendance radicale, financée par une production volontairement confidentielle. Chaque pièce est assemblée à la main, dans ses ateliers de La Chaux-de-Fonds et de Genève, et contrôlée sur une durée qui se compte en semaines. Cette rareté assumée, couplée à une approche résolument technique, explique que la demande excède régulièrement l’offre sur les modèles de la maison.
Pour les observateurs du segment, la GMT Balancier Convexe résume à elle seule l’état de l’art des indépendants de la haute horlogerie au milieu des années 2020 : une complication complète, une exécution sans compromis, et une attention presque obsessionnelle à ce qui, au premier regard, ne se remarque pas — l’ergonomie. C’est peut-être là la véritable rareté contemporaine.