Durabilité horlogère : les manufactures suisses face à l’impératif écologique de 2026
Longtemps perçue comme une industrie traditionnelle peu concernée par les enjeux environnementaux, l’horlogerie suisse vit une véritable révolution verte en 2026. Entre traçabilité des métaux précieux, décarbonation des ateliers et engagement RSE sous la pression des régulateurs européens, l’industrie du luxe doit désormais prouver sa bonne conscience écologique. Enquête sur une transformation en marche.
Sous la pression du règlement européen CSRD (Corporate Sustainability Reporting Directive), entré en vigueur en 2025, les marques horlogères sont désormais tenues de publier des rapports détaillés sur leur impact environnemental. Un choc réglementaire qui bouleverse des pratiques parfois centenaires.
L’or traçable : la nouvelle frontière
Le principal défi environnemental de l’horlogerie réside dans l’approvisionnement en métaux précieux. En 2026, plus de 70 % de l’or utilisé par les manufactures suisses est encore issu de sources non certifiées. Mais la situation évolue rapidement.
Richemont a annoncé en janvier 2026 que 100 % de l’or utilisé par ses marques (Cartier, IWC, Jaeger-LeCoultre, Vacheron Constantin) serait certifié Fairmined d’ici fin 2027. Swatch Group suit avec son propre programme « Trace Your Watch », qui permet de remonter la chaîne d’approvisionnement jusqu’à la mine d’origine via un QR code gravé sur le boîtier.
« C’est un changement fondamental pour notre industrie », explique Marie-Claude Côté, directrice RSE de Richemont. « Pendant des décennies, personne ne se demandait d’où venait l’or. Aujourd’hui, nos clients veulent savoir. Et nous devons répondre. »
L’impact concret de la traçabilité :
– Une montre certifiée Fairmined coûte en moyenne 15 à 20 % plus cher à produire
– Mais 68 % des clients se disent prêts à payer ce supplément (étude Deloitte 2026)
– Le marché de l’or recyclé pour l’horlogerie a bondi de 240 % entre 2022 et 2026
La décarbonation des ateliers : un chantier colossal
Au-delà des matériaux, ce sont les ateliers eux-mêmes qui se transforment. Audemars Piguet a ouvert en 2025 son « Espace Carbone Neutre » au Brassus, un bâtiment entièrement alimenté par des énergies renouvelables (géothermie, pompes à chaleur, panneaux solaires). Patek Philippe a annoncé un investissement de 150 millions de francs pour décarboner son site de Plan-les-Ouates d’ici 2028.
Les chiffres parlent d’eux-mêmes : l’industrie horlogère suisse s’est engagée à réduire de 50 % ses émissions de CO₂ d’ici 2030 par rapport à 2020, conformément à l’Accord de Paris. Un objectif ambitieux quand on sait que la fabrication d’une montre mécanique émet en moyenne 35 à 50 kg de CO₂ — sans compter la logistique et la distribution.
« Le plus gros gain se trouve dans la logistique », explique Thomas Schnider, consultant en durabilité chez PwC Suisse. « Transporter des montres par avion à travers le monde représente 60 % de l’empreinte carbone d’une marque. Le passage au fret maritime et ferroviaire est un levier sous-exploité. »
Bracelets et matières premières : la révolution silencieuse
Le cuir d’élevage traditionnel est remplacé par des alternatives plus durables. En 2026, on trouve des bracelets en cuir de champignon (Muskin) chez IWC, en cuir de cactus (Desserto) chez Oris, et même en cuir cultivé en laboratoire chez Breitling.
Dans le même temps, l’utilisation de l’acier recyclé progresse : Omega annonce que 70 % de l’acier utilisé pour ses boîtiers Seamaster est désormais issu du recyclage. Une évolution rendue possible par le nouveau procédé « Green Steel » développé par Swiss Steel Group.
Les emballages ne sont pas en reste. Cartier a supprimé 100 % du plastique de ses coffrets en 2025, suivie par Vacheron Constantin en 2026. Les boîtes en bois précieux laissent place à des matériaux recyclés et recyclables.
L’empreinte eau : le prochain défi
Moins médiatisée que le carbone, la consommation d’eau de l’industrie horlogère est pourtant colossale. La fabrication d’un boîtier en or 18 carats nécessite en moyenne 1 200 litres d’eau, principalement pour le polissage et le traitement de surface.
Les manufactures du Val de Joux, particulièrement exposées, expérimentent des systèmes de recyclage en circuit fermé. Jaeger-LeCoultre annonce une réduction de 40 % de sa consommation d’eau d’ici fin 2026, grâce à l’installation de bassins de décantation et de filtration.
Greenwashing ou engagement sincère ?
Reste une question lancinante : ces efforts sont-ils sincères ou relèvent-ils du simple marketing ? « Il y a clairement une part de greenwashing dans l’industrie », admet Antoine de la Morinerie, journaliste indépendant spécialisé dans le luxe durable. « Mais la pression réglementaire et la demande des consommateurs obligent les marques à aller au-delà des simples déclarations d’intention. »
La CSRD change la donne : les rapports extra-financiers doivent désormais être vérifiés par des commissaires aux comptes indépendants. Les marques qui trichent sur leurs chiffres s’exposent à des amendes pouvant atteindre 5 % de leur chiffre d’affaires.
Perspectives : quel avenir pour l’horlogerie verte ?
L’horlogerie n’a pas vocation à devenir une industrie « zéro carbone » — la fabrication d’objets complexes et durables émet inévitablement du CO₂. Mais l’engagement pris en 2026 par la Fédération de l’Industrie Horlogère Suisse (FH) de viser la neutralité carbone d’ici 2050 donne le ton.
« Nous ne vendons pas des produits jetables, nous vendons des objets qui durent plusieurs générations », rappelle Laurent Piguet, secrétaire général de la FH. « Cette durabilité intrinsèque est notre meilleur argument écologique. Mais cela ne nous dispense pas de faire mieux. »
En attendant, le consommateur de 2026 a accès à une information sans précédent sur l’impact de sa montre préférée. Et cela change profondément la relation entre la marque et son client.
