Analyse — Finance & Actifs. Par la rédaction de MontreLuxe. — En ce début de cycle, la politique tarifaire des marques s’est imposée comme l’un des principaux leviers de croissance et de marge de l’horlogerie suisse. Encore faut-il comprendre ce qui se cache derrière la hausse annuelle des prix catalogue, et ce qu’il advient de cette « machine » quand l’inflation s’efface et que la demande redevient sensible au prix.
- La mécanique de la hausse annuelle
- Le rituel des prix : pourquoi les maisons augmentent chaque année
- Croissance sans volume : le prix comme rente amont
- Le pouvoir de fixation des prix : une hiérarchie assumée
- Le prix neuf, maître du prix de référence
- Le prix catalogue comme ancre psychologique
- L’effet d’entraînement sur le secondaire et le CPO
- L’indexation et l’inflation : du « bouclier » à son affaiblissement
- Quand la machine s’enraye
- Une élasticité qui se rogne
- Le dilemme du ralentissement
- Des hausses inégales, une politique différenciée
- Le prix comme langage de marque
- Conclusions — la hausse n’est plus un automatisme
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La mécanique de la hausse annuelle
Il serait tentant de lire la hausse annuelle des prix comme le simple reflet des coûts. La réalité est plus subtile : le geste tarifaire s’est institutionnalisé au point de devenir, pour plusieurs maisons, un reflexe quasi mécanique et un véritable instrument de gestion financière. Le cas Rolex — le mieux documenté du secteur — est à cet égard parlant. Depuis sept exercices consécutifs, la marque de Genève augmente ses prix catalogue aux États-Unis au premier janvier, une « tradition de janvier » désormais bien établie, selon le détaillant américain LuxuryBazaar, qui suit références et montants augmentés.
Le rituel des prix : pourquoi les maisons augmentent chaque année
Le calendrier obéit à une logique éprouvée. La fenêtre de janvier, souvent couplée aux grands salons, permet d’orchestrer un mouvement mondial sans brutalité, pendant une période où la demande ralentit et où les vitrines se renouvellent. L’amplitude, elle, varie fortement selon le métal du boîtier — et c’est là que se révèle la finesse de l’opération. Au 1er janvier 2026, Rolex a appliqué aux États-Unis des hausses de l’ordre de 4 à 9 %, mais en pratique très discriminées : l’acier a progressé de 5 à 7 %, l’or davantage, entre 8 et 11 % selon les lignes, quand le platine ne bougeait que de 6,5 à 6,7 %. Le geste n’est donc jamais uniforme : il indexe chaque matériau sur sa propre dynamique de coût, tout en ménageant des « prix d’entrée » stables sur les pièces acier, censées rester accessibles à une clientèle plus large.
Croissance sans volume : le prix comme rente amont
L’enjeu financier dépasse largement l’ajustement comptable. Une hausse de catalogue, lorsque les volumes demeurent soutenus, fait croître le chiffre d’affaires sans qu’il soit nécessaire de fabriquer une montre de plus. C’est la définition même de la rente d’échelle inversée : le prix neuf agit en amont de toute la chaîne, nourrissant les marges que les études répartissent traditionnellement entre maison, distributeur et détaillant. Dans les comptes des groupes cotés, cet effet transparaît avec netteté. Le Swatch Group, Richemont et LVMH ont, au cours des exercices 2025 et 2026, tiré une part croissante de leur activité de la montée en gamme du mix — autrement dit du prix moyen réalisé — plutôt que d’une augmentation brute des volumes. Chez Richemont, la division Specialist Watchmakers a vu son chiffre d’affaires porté par le prix et par le mix dans le haut de gamme, tandis que le milieu de gamme restait sous pression. Cette « croissance sans volume » est le ressort central de la politique tarifaire : elle protège la marge opérationnelle quand les coûts — matières précieuses, main-d’œuvre horlogère suisse, énergie — s’élèvent, sans exposer les maisons aux excédents de stock qui caractérisent les marchés d’entrée de gamme.
Le pouvoir de fixation des prix : une hiérarchie assumée
Toutes les maisons ne jouissent pas du même pouvoir de fixer leurs prix d’autorité. Les données compilées par WatchCharts pour le premier semestre 2025 illustrent une dispersion marquée : sur un échantillon de grandes manufactures, la hausse moyenne des prix de détail recommandés s’est établie à 5,4 %, avec des extrêmes compris entre 8,1 % pour Rolex et seulement 1,4 % pour IWC. Cette hiérarchie du pricing power recoupe largement la structuration du marché : en tête, Rolex, Patek Philippe et Audemars Piguet disposent de files d’attente et d’un secondaire qui, pendant le boom, s’est installé au-dessus du neuf — autant de signaux qui leur confèrent la capacité d’augmenter sans perdre de demandeurs. En dessous, les marques du « milieu » — Grand Seiko, Omega, Jaeger-LeCoultre, IWC, Hublot, TAG Heuer — sont plus exposées à la concurrence et aux remises de distributeurs. Patek Philippe incarne, à l’extrême, cette stratégie du silence : la maison n’annonce jamais officiellement de hausse, procède par ajustements discrets souvent relevés au 1er janvier par les détaillants, et dispose — avec le Nautilus ou l’Aquanaut — d’une demande suffisamment rigide pour pouvoir imposer ses prix sans coup férir.
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Le prix neuf, maître du prix de référence
Au-delà de la mécanique comptable, la hausse annuelle remplit une fonction plus stratégique encore : elle déplace sans cesse le prix de référence du marché. Chaque mouvement du catalogue redessine la perception de valeur de l’ensemble de l’offre, neuf comme occasion.
Le prix catalogue comme ancre psychologique
En réhaussant régulièrement le neuf, les marques entretiennent une ancre psychologique puissante : celle du « jamais moins cher ». Le référencement à un niveau sans cesse plus élevé revalorise mécaniquement l’image de la pièce, crédibilise le récit de rareté et confère à l’achat une tonalité patrimoniale que la simple qualité du produit ne suffirait pas à installer. Cette logique d’ancrage explique pourquoi le catalogue est déplacé vers le haut même lorsque les coûts n’y contraignent pas : il s’agit de positionner, plus que de couvrir. Dans les boutiques comme chez les détaillants, la référence au prix d’origine — toujours présenté comme un plancher franchi — devient un argument de non-dépréciation qui protège l’investissement perçu du client.
L’effet d’entraînement sur le secondaire et le CPO
La conséquence la plus structurante de ces hausses concerne l’occasion et les programmes Certified Pre-Owned (CPO). Chaque progression du neuf rehausse la cote de référence des pièces déjà commercialisées : impossible, pour un vendeur, de proposer une montre récente en dessous d’un catalogue qui ne cesse de grimper, sans donner l’impression de bradage. Cet effet d’entraînement est aujourd’hui amplifié par les programmes CPO lancés par les marques elles-mêmes. Rolex, qui rachète, certifie puis revend ses propres pièces d’occasion par l’intermédiaire de ses agents agréés, a vu son offre CPO progresser de manière spectaculaire au premier semestre 2026, selon les données compilées par EveryWatch. Sur la place de marché Chrono24, la part des transactions Rolex est passée d’environ 44 % au pic de 2022 à quelque 30,5 % en 2026 — un retour aux niveaux d’avant-pandémie qui traduit moins une désaffection qu’un transfert d’une partie de l’offre vers le canal officiel. La hausse du catalogue devient ainsi un levier de valorisation du stock seconde-main sous contrôle de la marque, court-circuitant la revente de gré à gré.
L’indexation et l’inflation : du « bouclier » à son affaiblissement
Pendant les années de forte inflation, la hausse annuelle s’est présentée comme un bouclier légitime contre la hausse des coûts : matières précieuses, salaires horlogers suisses, énergie et effets de change. Le geste était alors toléré, voire attendu, par une clientèle habituée à voir les prix suivre l’indice. Mais lorsque l’inflation s’est normalisée, cet argument a perdu sa force. La hausse n’apparaît plus comme un « rattrapage » mais comme une décision stratégique assumée, donc plus exposée au regard critique de l’acheteur. Plus significatif encore : un nouveau moteur d’indexation a remplacé l’indice des prix à la consommation. Le prix de l’or, qui a doublé en trois ans et progressé d’environ 65 % en 2025, est devenu le véritable étalon des politiques tarifaires. Les maisons se ré-indexent désormais sur le métal précieux — c’est la raison pour laquelle la seconde hausse Rolex de 2026, intervenue le 1er juin, a porté exclusivement sur l’or et le bicolore, laissant l’acier, le platine et le titane inchangés. L’horlogerie de luxe se cale ainsi sur une dynamique de marché distincte de celle de l’économie générale — une double logique qui fragilise la justification classique de la hausse.
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Quand la machine s’enraye
La « machine à hausse » reposait sur deux conditions : une demande rigide et un environnement inflationniste. À mesure que l’une et l’autre s’effacent, la politique tarifaire bascule dans un registre plus incertain, celui du dilemme stratégique.
Une élasticité qui se rogne
Les signes d’une sensibilité accrue au prix se multiplient depuis la correction entamée en 2023. Là où, pendant le boom, les acheteurs acceptaient d’emblée les hausses — le secondaire, supérieur au neuf, absorbait tout —, la demande normalisée réagit désormais différemment. Les segments d’entrée et de milieu de gamme, sous 3 000 francs environ, sont les premiers touchés : concurrentes des montres connectées et des marques sportives, les maisons du Swatch Group et de LVMH y encaissent mal les augmentations et sont contraintes de modérer leurs prix ou d’accepter des remises en boutique. Même dans le haut de gamme, où la demande demeure longue, la hausse n’est plus automatiquement répercutée en valeur de revente : les données de WatchCharts indiquent qu’après des années où le catalogue servait de plancher à la cote d’occasion, le client regarde désormais davantage au prix auquel il pourra revendre qu’à la seule référence officielle. Autrement dit, la hausse se transforme progressivement en coût supporté par l’acheteur final, là où elle était naguère perçue comme une plus-value.
Le dilemme du ralentissement
Les maisons se trouvent dès lors devant un arbitrage délicat. Continuer à augmenter chaque année pour tenir la trajectoire du chiffre d’affaires et entretenir l’image de valeur montante — au risque de casser une demande devenue plus élastique et d’accentuer des stocks déjà lourds dans certains canaux. Ou, à l’inverse, modérer, voire suspendre les hausses pour soutenir les volumes — au prix d’un signal de faiblesse que le marché secondaire, toujours attentif aux rumeurs de dévalorisation, pourrait amplifier. Or aucun mouvement de baisse n’a été observé entre 2024 et 2026 : le tabou demeure entier. La sortie du dilemme emprunte d’autres voies. Les maisons montent en gamme, en fermant des lignes d’entrée de gamme ou en réorientant le mix vers les pièces de collection ; elles réduisent la production pour rééquilibrer l’offre et la demande au profit du prix ; elles déploient les programmes CPO et les rachats de stock pour absorber l’excédent ; elles concentrent enfin les hausses sur les seules lignes — principalement l’or — où la justification du coût matière demeure solide.
Des hausses inégales, une politique différenciée
Cette politique « chirurgicale » se double d’une discrimination géographique assumée. Les amplitudes varient selon les zones, en fonction du change et de la santé locale du secondaire. Audemars Piguet, au début de l’année 2026, a ainsi ajusté ses prix de détail recommandés de l’ordre de 7,5 % aux États-Unis contre seulement 2,5 % au Royaume-Uni — une modulation qui compense le dollar fort et un marché américain plus tendu. Le choc tarifaire américain de 2025-2026 a d’ailleurs durablement bouleversé l’équation : après la menace d’un cumul de droits proche de 39 % sur les montres suisses au printemps 2025, le tarif a finalement été stabilisé à 15 %, une donnée désormais permanente que les marques doivent intégrer dans leurs prix outre-Atlantique. Cette base fiscale nouvelle explique les deux hausses Rolex enregistrées aux États-Unis en 2025 — un précédent anormal — et la concentration du mouvement de juin 2026 sur l’or, seul segment où la marge de manœuvre demeurait réelle.
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Le prix comme langage de marque
Reste que la politique de hausse annuelle ne saurait se réduire à une pure opération de finance d’entreprise. Elle constitue aussi, et peut-être d’abord, un langage : celui par lequel une maison affirme sa place dans la hiérarchie du luxe.
Augmenter pour exister
Dans une industrie où la valeur ressentie dépend largement du niveau de prix affiché, augmenter peut servir à affirmer un positionnement, à remonter une marque ou à « coller » à un concurrent de rang supérieur. Le prix fonctionne alors comme un signal envoyé au marché — aux clients, aux distributeurs, au secondaire — plutôt que comme une simple réponse aux coûts. Tudor, la marque sœur de Rolex, illustre cette mécanique de premiumisation maîtrisée : en augmentant de l’ordre de 5 à 6 % au 1er janvier 2026, avec des pointes plus marquées sur l’or et le bicolore, elle suit le mouvement de la grande sœur mais à un rythme inférieur, préservant ainsi l’écart hiérarchique entre les deux marques. À l’autre extrémité, les mouvements récents de certaines maisons du Swatch Group ou de Richemont témoignent d’une stratégie de remontée en gamme conduite par le mix produit et la réduction de l’offre d’entrée, plutôt que par des hausses catalogue brutes qui auraient exposé un positionnement encore fragile.
Les montres qui ne baissent jamais
La hantise du déstockage et de la baisse de catalogue structure toute la politique tarifaire du secteur. Une réduction de prix est perçue comme un aveu de faiblesse — signal immédiat au secondaire, qui pourrait précipiter la dévalorisation de l’ensemble de la gamme. Aussi les maisons préfèrent-elles retirer une pièce du catalogue, la réserver à une clientèle choisie, voire la détruire, plutôt que de l’écouler à prix cassé. Richemont a historiquement assumé le coût de cette logique en rachetant le stock de ses distributeurs pour éviter qu’il ne soit soldé en dessous du prix officiel — une pratique dont le coût a pu atteindre plusieurs centaines de millions d’euros lors des exercices de nettoyage. Cette discipline a pour corollaire un marché où l’offre disponible tend structurellement à être inférieure à la demande sur les références les plus convoitées, ce qui entretient mécaniquement la valeur perçue.
La course des petits pas
Cumulées sur dix ans, ces hausses annuelles de quelques points produisent un effet souvent sous-estimé. À raison de 5 à 8 % par an selon les segments, un prix catalogue peut avoir été réhaussé de 50 à 80 % en une décennie, bien au-delà de l’inflation mesurée des prix à la consommation. La « course des petits pas » a ainsi redéfini en profondeur la valeur ressentie du neuf : ce qui semblait, année après année, un ajustement anodin s’est transformé en une réévaluation massive et cumulative de l’ensemble des grilles tarifaires. Cette évolution silencieuse a nourri, pendant des années, le récit d’une montre qui « se bonifie » en vieillissant, et a permis à l’industrie de porter vers le haut l’ensemble de son échelle de valeur sans heurter frontalement le consommateur.
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Conclusions — la hausse n’est plus un automatisme
Le prix du neuf s’est imposé, au fil des années, comme un levier financier de premier ordre de l’horlogerie suisse de luxe. Instrument de pouvoir de fixation des prix, source de croissance sans volume, déplacement permanent du prix de référence et moteur de valorisation du secondaire et des programmes CPO : la politique tarifaire concentre en un geste apparemment banal — une hausse annuelle de quelques points — une part considérable de la création de valeur du secteur.
Le paradoxe de la hausse
Cette puissance a toutefois un revers que dessine nettement le cycle actuel. En période de boom, la hausse était un instrument de marge et de prestige, adossé à un secondaire supérieur au neuf qui la rendait indolore pour l’acheteur : augmenter revenait à dire que la montre valait définitivement mieux. En période de normalisation, en revanche, la hausse sans surcote du secondaire se mue en coût supporté par le client final ; elle rogne une élasticité redevenue réelle et alimente le surstock dès lors qu’elle dépasse la demande. Le prix catalogue glisse ainsi du statut de « valeur qui monte » à celui de « coût qui monte » — un basculement dont les maisons, attachées à la trajectoire de leurs comptes, peinent à prendre pleinement la mesure.
La question du prix de référence
La question qui se profile est donc celle de l’après-automatisme. Si l’inflation s’efface durablement, si la demande reste sensible et si les hausses ne trouvent plus leur légitimité que dans la course de l’or, les marques auront-elles encore le réflexe de la hausse annuelle ? Les signes récents invitent à la prudence : la reprise des exportations suisses, redevenues positives en 2026 après près de deux ans de reflux, et des cours du métal précieux au plus haut recréent une marge de manœuvre certaine. Mais la concentration croissante des hausses sur l’or, la disparition des augmentations sur l’acier et le platine ou la modulation par zone indiquent que la machine ne fonctionne plus de façon uniforme. Dans une industrie qui s’est longtemps auto-enchérie chaque année, la capacité à ralentir — sans en donner l’impression — pourrait bien constituer, pour les années à venir, le test le plus exigeant du pouvoir de fixation des prix.