Depuis 2013, la collection Knights of the Round Table occupe une place singulière dans le catalogue de Roger Dubuis. Conçue comme un exercice de métiers d'art, elle a fait de la légende arthurienne un motif horloger : douze chevaliers en or micro-sculptés, assis autour d'une Table Ronde d'émail Grand Feu. Après avoir introduit la figure du magicien Merlin avec l'Omniscient Merlin puis l'Enchanter Merlin, la manufacture genevoise présente « The Metamorph Merlin », dernier chapitre de sa trilogie consacrée au personnage.
Le récit comme matière première
La marque ne cache pas la dimension narrative de l'objet. Selon la mythologie arthurienne, sans les métamorphoses de Merlin, la légende n'aurait pas existé : c'est en aidant le roi Uther Pendragon à prendre l'apparence de Gorlois, époux de Lady Igraine, que le magicien rend possible la conception d'Arthur. Ce récit de la métamorphose — Merlin apparaissant rarement sous sa forme de sorcier, préférant la dépouille d'un grand cerf blanc — constitue le fil conducteur de cette édition.
C'est la première fois, dans l'histoire de la collection, que le récit quitte le cadran pour gagner le boîtier. La zone en creux du flanc droit de la carrure est gravée à la main en micro-relief : on y voit Merlin représenté simultanément sous forme humaine et animale, dans sa transformation en cerf. Le flanc gauche reçoit également une gravure de chevaliers, dont une figure centrale terrassant un dragon. La narration cesse ainsi d'être un décor de cadran pour devenir une sculpture portée au poignet.
Un boîtier qui se fait tableau
Le boîtier de 45 mm est réalisé en or rose 18 carats, alternant finitions brossées et polies, pour une épaisseur de 16,87 mm — une dimension généreuse, assumée, cohérente avec la pratique de ce que Roger Dubuis nomme l'« hyper horlogerie ». Un anneau de saphir saillant, placé sous une lunette à crans, offre une vue latérale sur la scène du cadran et, surtout, sur le dos des douze chevaliers. Associée au verre saphir bombé, cette architecture vitrée inonde littéralement la composition de lumière : les reliefs, les transparences et les volumes deviennent lisibles sous tous les angles.
La couronne et ses protections adoptent la forme d'une garde d'épée, rappel de l'univers chevaleresque. L'étanchéité, à 30 mètres, confirme la vocation de l'objet : il s'agit d'une pièce de collection et de démonstration de savoir-faire, non d'un instrument sportif.
Douze chevaliers et un bestiaire d'or
Les douze chevaliers en or rose massif sont sculptés à la main. Chacun mesure environ 6 mm de haut et manie une arme médiévale distincte, animée par le graveur. Le roi Arthur préside à midi, armé de son épée légendaire, Excalibur. Cette attention portée à l'individualisation des figurines distingue la pièce d'une simple ornementation répétitive : chaque personnage possède son attitude, son arme et sa position.
Le cadran, lui, a évolué. Là où les premières éditions proposaient une table physique au centre, la collection a migré vers des compositions plus abstraites. Les deux éditions Merlin, puis cette Metamorph, aboutissent à des colonnes hexagonales de hauteurs et de matériaux variés. La teinte verte retenue ici évoque la forêt dense dans laquelle Merlin se métamorphose en cerf. Le décor en trois dimensions se compose de 57 blocs façonnés individuellement — or rose poli, verre transparent et verre vert traité par CVD — complétés par des incrustations de « Crystalium » revêtu de vert.
La lecture de l'heure reste possible mais volontairement secondaire : des aiguilles en or rose ajourées, dotées d'inserts de Super-LumiNova vert en correspondance avec les index dorés du rehaut, circulent derrière les chevaliers. Le temps n'est plus le sujet principal de la montre ; il en est un élément parmi d'autres.
Un mouvement certifié et un fond transparent
Le fond saphir laisse apparaître un mouvement automatique certifié Poinçon de Genève. Il s'agit du calibre manufacturé RD821, dont la masse oscillante squelettée en or, conçue sur 360°, s'inspire des vitraux anciens. Le mouvement transmet son énergie au barillet pour une réserve de marche de 48 heures.
L'obtention du Poinçon de Genève n'est pas anecdotique. Dans un segment où l'exubérance décorative peut parfois primer sur la rigueur mécanique, la certification rappelle que la pièce répond à des critères stricts de finition et de provenance, contrôlés par un organisme indépendant. La dimension artistique et la dimension technique sont ici revendiquées ensemble, non l'une au détriment de l'autre.
La question du temps dans une montre narrative
Une montre comme la Metamorph Merlin pose une question esthétique rarement abordée dans le débat horloger : que devient la fonction première d'un instrument de mesure lorsqu'il devient un support narratif ? Ici, les aiguilles ajourées circulent derrière les douze chevaliers, en partie masquées par la scène sculptée. La lecture de l'heure exige un effort, voire une certaine complaisance de la part du porteur. Ce n'est pas un défaut de conception, mais un choix assumé : la pièce revendique une autre hiérarchie de valeurs, où l'objet d'art précède l'objet fonctionnel.
Cette hiérarchie n'est pas nouvelle dans l'histoire de l'horlogerie. Les montres à complications décoratives, les pièces à automates et les bijoux-horlogers ont toujours existé en marge de la mesure du temps. Ce qui change, c'est l'ampleur du phénomène et sa visibilité commerciale. Les maisons positionnées sur le très haut de gamme multiplient les éditions limitées où le récit, le matériau exotique et la main de l'artisan constituent le cœur de la proposition de valeur.
Série limitée et stratégie de rareté
L'édition est limitée à 28 pièces, livrées sur bracelet en veau vert avec boucle triple déployante en or rose, entièrement interchangeable grâce à un système à dégagement rapide. Le prix, lui, est communiqué « sur demande » — formule habituelle du segment le plus haut de gamme, qui permet à la marque de gérer sa relation client au cas par cas sans afficher publiquement un tarif.
Ce choix d'une série de 28 exemplaires s'inscrit dans une économie de la rareté maîtrisée, caractéristique des éditions métiers d'art. Le nombre réduit n'est pas seulement un argument marketing : il reflète le temps de travail manuel qu'exige chaque exemplaire, entre gravure du boîtier, sculpture des douze chevaliers et assemblage du décor tridimensionnel.
Lecture industrielle : le métier d'art comme différenciation
La trilogie Merlin, dont cette Metamorph constitue le point final, illustre une stratégie largement partagée dans l'horlogerie contemporaine de très haut de gamme : faire du métier d'art un axe de différenciation difficilement imitable. À l'heure où les mouvements mécaniques de qualité sont relativement accessibles à de nombreux acteurs, la gravure à la main, l'émail Grand Feu et la micro-sculpture constituent des barrières de compétence autrement plus élevées.
Roger Dubuis, marque du groupe Richemont, inscrit ainsi sa collection Knights of the Round Table dans une lignée où l'objet horloger devient support d'un patrimoine culturel — ici, la matière de Bretagne et la figure de Merlin. Le procédé n'est pas neutre : il transforme une montre en récit, et un client en dépositaire d'histoire. Pour une industrie qui cherche à justifier des prix élevés auprès d'une clientèle exigeante et cultivée, ce basculement du fonctionnel vers le symbolique représente un levier commercial puissant.
Il reste à observer si cette clôture de trilogie marque la fin du chapitre Merlin ou annonce une nouvelle figure arthurienne. Une chose est certaine : avec la Metamorph, la frontière entre le boîtier et le récit a été franchie — et il sera difficile, pour la suite, de revenir à une narration strictement confinée au cadran.