Le printemps des indépendants
L’année 2020 a agi comme un catalyseur. La pandémie, en gelant les circuits traditionnels de distribution, a poussé les collectionneurs vers des canaux plus directs et des récits plus authentiques. Les indépendants, qui maîtrisent déjà la vente en ligne et les communautés sociales, en ont tiré un bénéfice disproportionné.
- Le printemps des indépendants
- Portraits d’ateliers
- Les maîtres artisans : Voutilainen, Dufour, Rexhepi
- Les néo-indépendants : MB&F, Urwerk, De Bethune, H. Moser
- Les nouveaux entrants : Petermann Bédat, Berneron, Ming, Furlan Marri, Baltic, Kurono Tokyo
- Les ressorts d’un engouement
- Ombres au tableau
- La capacité de production, premier plafond de verre
- Le service après-vente et la question de la succession
- Liquidité secondaire et effet bulle
- La convergence des mondes : hyper-luxe et microbrands
- Ce que les indépendants disent de l’horlogerie de demain
Le marché secondaire comme révélateur
Le baromètre du secondaire confirme cette dynamique. Selon le Subdial 50 Index, le marché global des montres de collection a corrigé de 25 à 35 % depuis son pic de 2022 — une normalisation après la fièvre spéculative post-COVID. Mais cette baisse est loin d’être uniforme. Rolex se négocie encore 15 à 20 % au-dessus du prix neuf, contre 40 à 80 % au sommet de 2022. Patek Philippe et Audemars Piguet ont connu des corrections similaires.
Les indépendants, eux, résistent mieux. Les pièces de FP Journe, Akrivia ou De Bethune continuent de se vendre au-dessus de leur prix de vente conseillé, parfois à des multiples vertigineux. Ce qui distingue ces marques des grandes maisons, c’est que leur marché secondaire n’a jamais été spéculatif au même degré. Comme le résume Pietro Tomajer, fondateur de The Limited Edition (TLE), un distributeur spécialisé passé de 4 à 80 marques indépendantes en dix ans : « Il y a un ralentissement pour les marques qui ont grandi grâce au marketing hype ou à l’illusion que les montres sont un investissement rapide. » Les vrais artisans n’ont pas connu de baisse de demande.
Les records qui changent la donne
Le signal le plus spectaculaire de cette ascension vient des enchères. En 2025, le prototype FPC de FP Journe — conçu avec Francis Ford Coppola — s’est vendu pour 10,755 millions de dollars chez Phillips à New York, devenant la montre indépendante la plus chère jamais adjugée. En novembre 2024, un Tourbillon Souverain à Remontoir d’Égalité de 1993 avait déjà atteint 7,32 millions de francs suisses chez Phillips Genève.
Ces montants ne sont plus des exceptions. Le Chronomètre à Résonance de FP Journe affichait un prix médian de 40 000 dollars en 2015 sur le marché secondaire ; dix ans plus tard, il atteint près d’un million de dollars, soit un taux de croissance annuel composé de 38 %. Rexhep Rexhepi, dont la production ne dépasse pas une cinquantaine de pièces par an, voit ses montres s’échanger à plusieurs centaines de milliers de francs aux enchères — un multiple impressionnant de leur prix de vente initial.
Portraits d’ateliers
L’écosystème des indépendants n’est pas monolithique. Il recouvre au moins trois réalités distinctes.
Les maîtres artisans : Voutilainen, Dufour, Rexhepi
Kari Voutilainen produit environ soixante-dix montres par an, contre quarante à cinquante il y a dix ans. Cette augmentation modeste cache une montée en complexité : les pièces actuelles intègrent davantage de complications, et l’atelier — quarante-cinq personnes pour la manufacture — s’est élargi avec l’acquisition de Brodbeck Guillochage et d’un bâtiment historique (une ancienne école d’horlogerie de 1896). En 2025, Angélique Singele a été nommée CEO, libérant Voutilainen pour la création. Sa philosophie est claire : « Je ne ressens pas de pression pour augmenter la production. »
À l’autre bout du spectre, Philippe Dufour incarne l’indépendance radicale. Sa production — quelques pièces par an — et son refus de toute expansion en font presque une figure mythologique. Rexhep Rexhepi, formé chez FP Journe avant de fonder Akrivia à Genève, représente la relève. Ses temps d’attente atteignent cinq à dix ans, et ses créations — Chronomètre Contemporain, Chronographe Flyback — sont devenues des objets de collection instantanés.
Les néo-indépendants : MB&F, Urwerk, De Bethune, H. Moser
Ces marques, fondées entre les années 2000 et 2010, ont bâti leur notoriété sur une esthétique radicale et une approche horlogère sans compromis. MB&F (Maximilian Büsser) et ses « machines » tridimensionnelles, Urwerk et ses satellites tournants, De Bethune et ses ponts en arc — chacune a créé un univers visuel qui lui est propre. H. Moser & Cie., de son côté, aime brouiller les pistes avec des clins d’œil ironiques (la Swiss Alp Watch, pastiche de l’Apple Watch) et une communication acérée.
Le point commun de ces maisons : des volumes inférieurs à un millier de pièces par an, des prix entre 30 000 et 500 000 euros, et une absence totale de publicité traditionnelle. Leur visibilité repose sur le bouche-à-oreille communautaire, les forums spécialisés et Instagram. En cela, elles annoncent un modèle économique que les grands groupes peinent à reproduire.
Les nouveaux entrants : Petermann Bédat, Berneron, Ming, Furlan Marri, Baltic, Kurono Tokyo
La vague la plus récente est aussi la plus diverse. Petermann Bédat, basé dans le Jura suisse, a séduit les collectionneurs avec sa Réf. 2941 — un chronomètre à remontage manuel d’une finition exceptionnelle, primé au GPHG. Berneron, fondé par le designer Sylvain Berneron (ancien de BMW), a créé une montre asymétrique qui a immédiatement divisé et fasciné.
Dans un registre plus accessible, Ming (Malaisie-Suisse), Furlan Marri (inspiration néo-vintage), Baltic (microbrand française) et Kurono Tokyo (Japon) produisent des montres à des prix compris entre 500 et 3 000 euros, souvent vendues en précommande et épuisées en quelques heures. Ces marques n’ont ni les finitions du grand art ni la légitimité historique des maisons centenaires. Mais elles captent une clientèle jeune, connectée, en quête de récits authentiques — le vivier de collectionneurs de demain.
Les ressorts d’un engouement
Pourquoi cette bascule vers les petits ateliers ? Plusieurs facteurs se conjuguent.
La lassitude de la Rolex-mania. La financiarisation des grandes marques sportives — Rolex Daytona, Patek Nautilus, AP Royal Oak — a transformé ces montres en actifs spéculatifs. Une génération de collectionneurs, lasse des listes d’attente interminables et des prix secondaires délirants, cherche ailleurs une expérience plus directe. Les indépendants offrent une relation sans intermédiaire : on écrit au créateur, on visite l’atelier, on attend un an ou cinq, et on reçoit une montre unique.
La puissance du récit. Une montre indépendante porte l’histoire d’un homme ou d’une équipe, pas d’un comité marketing. Rexhep Rexhepi raconte son parcours du Kosovo à Genève. Voutilainen incarne la transmission d’un savoir-faire menacé. Ce storytelling organique — relayé par Instagram, les forums (WatchPro, Fratello, SJX) et les événements comme Geneva Watch Days — remplace avantageusement des budgets publicitaires que les indépendants n’ont pas.
La rareté comme valeur absolue. Moins de mille pièces par an pour FP Journe, soixante-dix pour Voutilainen, cinquante pour Rexhepi. Dans un monde industriel où l’abondance dilue le désir, la rareté des indépendants n’est pas un défaut de production, mais un choix assumé. C’est même leur principal avantage concurrentiel.
Ombres au tableau
Cet âge d’or des indépendants n’est pas sans fragilités. Le modèle repose sur des équilibres délicats, et plusieurs menaces pèsent sur sa pérennité.
La capacité de production, premier plafond de verre
Un atelier qui produit cinquante montres par an ne peut pas en produire cinq cents sans changer profondément sa nature. La montée en échelle est un défi que peu d’indépendants ont réussi à relever sans perdre leur identité. Voutilainen, qui a doublé sa production en dix ans, le fait en augmentant la complexité des pièces et en embauchant des spécialistes formés en interne. Mais cette voie n’est pas ouverte à tous. La pénurie de compétences en finition — un savoir-faire qui ne s’enseigne plus dans les écoles d’horlogerie — constitue un goulot d’étranglement structurel.
Le service après-vente et la question de la succession
Un horloger seul ou en petite équipe n’a ni le temps ni l’infrastructure pour assurer un SAV à distance. Les clients qui attendent deux ans une révision le savent : l’indépendance a un coût en service. Plus fondamentalement, que se passe-t-il quand le fondateur prend sa retraite ? François-Paul Journe fêtera ses soixante-dix ans en mars 2027. La question de la succession — vente à un groupe, transmission à un associé, fermeture pure et simple — se pose pour plusieurs maisons de la première génération. L’après-fondateur est le défi existentiel de l’independent watchmaking.
Liquidité secondaire et effet bulle
Le marché secondaire des indépendants a connu une ascension si rapide qu’il interroge. Une montre de FP Journe multipliée par vingt-cinq en dix ans — est-ce la reconnaissance d’un talent exceptionnel ou le début d’une bulle ? Les prix actuels aux enchères, portés par des acheteurs fortunés et une offre infime, créent un niveau d’attente difficile à soutenir. Si la demande ralentit — sous l’effet des tensions géopolitiques, des droits de douane américains ou d’une correction chinoise — les indépendants, malgré leur résilience récente, ne seraient pas épargnés.
La convergence des mondes : hyper-luxe et microbrands
Le paysage des indépendants est traversé par une contradiction croissante. Au sommet, les prix s’envolent vers des territoires réservés à l’hyper-luxe concurrent de Patek et Richard Mille. En bas, les microbrands se multiplient, créant une offre abondante dans un segment où la différenciation est de plus en plus difficile. Entre les deux, un « ventre mou » se dessine : celui des marques qui ne sont ni assez rares pour justifier des prix élevés, ni assez accessibles pour séduire les nouveaux collectionneurs.
Ce que les indépendants disent de l’horlogerie de demain
L’essor des petits ateliers ne menace pas directement les géants de l’horlogerie, mais il les interpelle. La remarque de Jean-Frédéric Dufour, CEO de Rolex, qui a qualifié les indépendants exposant au Beau Rivage lors de Watches and Wonders de « pirates », révèle une tension réelle.
Le modèle alternatif des « pirates »
En avril 2026, trente-six membres de l’AHCI (Académie Horlogère des Créateurs Indépendants) exposaient au Beau Rivage, en marge de Watches and Wonders. Ces marques, exclues du Palexpo ou ayant choisi de ne pas y entrer, ont créé un circuit parallèle — le « In the City » — que de nombreux collectionneurs et journalistes jugent plus innovant et énergique que le salon officiel. Geneva Watch Days, en septembre, réunit soixante-six marques dont une majorité d’indépendants.
La menace des grands groupes
Les groupes horlogers ne sont pas restés inactifs. Richemont, LVMH et Swatch Group recrutent activement chez les indépendants, attirant les talents par des salaires et des moyens que les petits ateliers ne peuvent égaler. LVMH, en particulier, a multiplié les acquisitions ciblées et les partenariats.
Une leçon pour toute l’industrie
Si les indépendants gagnent du terrain, ce n’est pas uniquement par la qualité de leurs montres — c’est parce qu’ils incarnent un contre-modèle économique. Dans un marché où les grands groupes optimisent les marges, standardisent les produits et financiarisent la rareté, les petits ateliers rappellent ce que l’horlogerie a de plus précieux : un rapport direct entre un artisan et un collectionneur, une montre qui porte une histoire singulière, un temps d’attente qui n’est pas une frustration mais le gage d’une relation différente.
Ce modèle a ses limites — la production, la succession, la liquidité — mais il a aussi une force que les industriels ne peuvent pas reproduire : l’authenticité. Et dans un monde saturé de storytelling corporate, l’authenticité est devenue la denrée la plus rare.
