Une crise annoncée depuis vingt ans
Le diagnostic n’a rien de nouveau. Depuis le début des années 2000, les organisations patronales et les écoles techniques alertent sur le vieillissement inexorable de la main-d’œuvre horlogère. Selon les données compilées par la FH, environ 40 % des horlogers suisses ont aujourd’hui plus de 50 ans. Le départ à la retraite de cette génération massive, formée dans les années 1980 et 1990, est une échéance que l’industrie voit arriver sans avoir réussi à préparer sa relève.
L’évolution des effectifs raconte l’histoire d’une filière qui a longtemps vécu sur ses acquis. Après la crise du quartz des années 1970 — qui avait fait chuter l’emploi horloger suisse de 90 000 à moins de 30 000 personnes — la remontée a été lente et organique. Mais la croissance des deux dernières décennies, portée par l’explosion de la demande pour les montres de luxe, n’a pas été accompagnée d’un investissement proportionné dans la formation.
Entre 2010 et 2023, les effectifs de l’horlogerie suisse sont passés d’environ 50 000 à près de 60 000 employés. Mais cette augmentation a masqué un déséquilibre structurel : les jeunes recrues ne remplacent pas les départs en nombre suffisant.
Pourquoi les jeunes ne veulent plus être horlogers
Les causes de cette désaffection sont multiples et convergentes. La première est un ratio formation/rémunération devenu dissuasif. Devenir horloger CFC exige environ 5 000 heures de formation sur quatre ans — un investissement comparable à celui d’un bachelor universitaire. Pourtant, le salaire de départ se situe autour de 4 500 francs suisses brut mensuels.
« Le calcul est simple », explique un responsable syndical. « Pour le même temps d’études, un apprenti banquier ou informaticien gagnera significativement plus. »
Les inscriptions dans les écoles d’horlogerie ont baissé d’environ 15 % sur cinq ans. Plusieurs centres de formation, notamment dans le Jura arc, peinent à remplir leurs classes.
La guerre des talents entre manufactures
La pénurie crée un marché parallèle où les grandes manufactures — Rolex, Patek Philippe, Audemars Piguet, Omega — captent les meilleurs profils en offrant des salaires supérieurs de 20 à 30 %. Les petites marques indépendantes doivent refuser des commandes faute de main-d’œuvre disponible.
Les solutions : robotisation, formation express, immigration
La robotisation
Le Swatch Group a annoncé l’installation de 200 robots supplémentaires dans son site ETA à Granges. Mais les opérations de haute horlogerie — finition à la main, sertissage — restent largement non automatisables.
La formation accélérée
L’École d’horlogerie de Genève a lancé des cursus condensés de 18 mois. Les « horlogers express » peinent parfois à trouver leur place dans les ateliers de haute horlogerie.
Le recrutement international
L’industrie recrute en France (Besançon, Cluses), aux États-Unis, au Japon et en Allemagne. Des programmes de mentorat intergénérationnels existent chez Patek Philippe et Vacheron Constantin.
Conséquences pour l’industrie
Les délais d’attente pour une montre compliquée atteignent deux à huit ans. Les prix Rolex, Patek Philippe et Audemars Piguet augmentent de 5 à 12 % par an. Le risque d’une délocalisation partielle fragilise le label « Swiss made ».
Une fenêtre de tir qui se referme
Les exportations horlogères suisses ont dépassé les 25 milliards de francs en 2023-2024. Mais il faut dix à quinze ans pour former une génération d’horlogers accomplis — précisément la fenêtre de départ à la retraite des baby-boomers. L’industrie fait face à un défi industriel qui pourrait redessiner la carte de l’horlogerie mondiale.
Article rédigé à partir de sources publiques — rapports de la FH, articles de la presse suisse et internationale (Le Temps, RTS, Swissinfo, Bloomberg).
