# Pénurie d’horlogers : 3 000 postes vacants menacent la production suisse — l’industrie face à son talon d’Achille
**En octobre 2024, la Fédération de l’industrie horlogère suisse (FH) tirait la sonnette d’alarme : près de 3 000 postes d’horlogers qualifiés restaient non pourvus dans le pays. Un chiffre qui, rapporté à une filière employant environ 60 000 personnes, représente un trou béant dans les capacités de production — et un risque existentiel pour une industrie dont la réputation repose sur un savoir-faire artisanal irremplaçable.**
## Une crise annoncée depuis vingt ans
Le diagnostic n’a rien de nouveau. Depuis le début des années 2000, les organisations patronales et les écoles techniques alertent sur le vieillissement inexorable de la main-d’œuvre horlogère. Selon les données compilées par la FH, environ 40 % des horlogers suisses ont aujourd’hui plus de 50 ans. Le départ à la retraite de cette génération massive, formée dans les années 1980 et 1990, est une échéance que l’industrie voit arriver sans avoir réussi à préparer sa relève.
L’évolution des effectifs raconte l’histoire d’une filière qui a longtemps vécu sur ses acquis. Après la crise du quartz des années 1970 — qui avait fait chuter l’emploi horloger suisse de 90 000 à moins de 30 000 personnes — la remontée a été lente et organique. Mais la croissance des deux dernières décennies, portée par l’explosion de la demande pour les montres de luxe, n’a pas été accompagnée d’un investissement proportionné dans la formation.
Entre 2010 et 2023, les effectifs de l’horlogerie suisse sont passés d’environ 50 000 à près de 60 000 employés. Mais cette augmentation a masqué un déséquilibre structurel : les jeunes recrues ne remplacent pas les départs en nombre suffisant. La pyramide des âges,
## Pourquoi les jeunes ne veulent plus être horlogers
Les causes de cette désaffection sont multiples et convergentes. La première est un ratio formation/rémunération devenu dissuasif. Devenir horloger CFC (Certificat fédéral de capacité) exige environ 5 000 heures de formation sur quatre ans — un investissement comparable à celui d’un bachelor universitaire. Pourtant, le salaire de départ se situe autour de 4 500 francs suisses brut mensuels, soit à peine plus que le salaire médian suisse toutes professions confondues.
« Le calcul est simple », explique un responsable syndical cité par plusieurs médias suisses en 2024. « Pour le même temps d’études, un apprenti banquier ou informaticien gagnera significativement plus, avec des perspectives d’évolution incomparables. »
Les chiffres donnent raison à cette analyse.
Il y a aussi un problème d’image. L’horlogerie souffre, auprès des jeunes générations, d’une perception poussiéreuse. Le métier évoque un artisan âgé penché sur un établi, une loupe vissée à l’œil — une représentation qui entre en conflit avec les aspirations numériques des 18-25 ans. Les campagnes de séduction des marques et de la FH n’ont, pour l’instant, qu’un impact limité sur cette perception.
## La guerre des talents entre manufactures
La pénurie crée un marché parallèle où les grandes manufactures — Rolex, Patek Philippe, Audemars Piguet, Omega — captent les meilleurs profils en offrant des salaires supérieurs de 20 à 30 % à ceux pratiqués par les petites et moyennes entreprises.
Les premières victimes de cette guerre des talents sont les petites marques indépendantes et les ateliers de restauration. Pour elles, recruter un horloger confirmé est devenu un parcours du combattant. Plusieurs maisons jurassiennes, dont la production ne dépasse pas quelques centaines de pièces par an, ont dû refuser des commandes faute de main-d’œuvre disponible.
Cette dynamique à deux vitesses fragilise l’écosystème horloger suisse dans son ensemble. Les fournisseurs de composants, les ébaucheurs, les spécialistes du poli et de la décoration — autant de maillons essentiels — subissent une pression croissante sur leurs effectifs.
## Les solutions : robotisation, formation express, immigration
Face à l’urgence, l’industrie explore plusieurs pistes, dont l’efficacité reste à démontrer.
**La robotisation** est l’option la plus visible. En 2024, le Swatch Group a annoncé l’installation de 200 robots supplémentaires dans son site de production de mouvements ETA à Granges, portant le niveau d’automatisation de ses chaînes à des niveaux inédits. L’objectif est clair : réduire la dépendance à la main-d’œuvre humaine pour les tâches répétitives (assemblage de base, pose d’aiguilles, contrôle qualité).
Mais l’automatisation a ses limites. Les opérations de haute horlogerie — finition à la main, réglage, décoration, sertissage — restent largement non automatisables.
**La formation accélérée** est la deuxième piste. Plusieurs écoles, dont la prestigieuse École d’horlogerie de Genève, ont lancé des cursus condensés de 18 mois destinés aux adultes en reconversion. Ces programmes, qui compriment en un an et demi le cursus traditionnel de quatre ans, suscitent des réserves du côté des puristes, qui craignent une dilution du savoir-faire. Les diplômés de ces formations, surnommés « horlogers express » dans le jargon, peinent parfois à trouver leur place dans les ateliers de haute horlogerie, où les exigences de finition sont maximales.
**Le recrutement international** est activement encouragé par la FH. L’industrie horlogère suisse regarde notamment du côté de la France — où des écoles comme celles de Besançon, Cluses ou la Vallée de l’Arve forment chaque année des centaines d’horlogers — mais aussi des États-Unis, du Japon et de l’Allemagne. La difficulté principale est l’attractivité salariale relative : pour un horloger français, le salaire suisse, même net d’impôts et de logement frontalier, reste significativement plus élevé.
Des programmes de mentorat intergénérationnels ont également vu le jour dans les grandes manufactures. L’idée : faire travailler ensemble un horloger senior et un apprenti pendant deux ou trois ans, permettant une transmission des gestes et des tours de main que les formations accélérées ne peuvent pas fournir. Patek Philippe et Vacheron Constantin ont mis en place des dispositifs de ce type, avec des résultats encourageants selon les retours de leurs directions des ressources humaines.
## Conséquences pour l’industrie
Les effets de la pénurie se matérialisent déjà dans les délais de livraison.
Les prix ne sont pas épargnés. La rareté de la main-d’œuvre qualifiée se traduit mécaniquement par une hausse des coûts de production. Rolex, Patek Philippe et Audemars Piguet ont multiplié les augmentations de prix depuis 2022 — entre 5 % et 12 % par an selon les modèles. Si la flambée des matières premières (or, acier) et la force du franc suisse expliquent une partie de ces hausses, la composante « coût du travail horloger » y contribue désormais de manière non négligeable.
Le risque le plus grave est celui d’une délocalisation partielle. Plusieurs marques du Swatch Group, de Richemont et de LVMH ont déjà des ateliers de sous-traitance en France et en Allemagne. La pression sur les effectifs pourrait accélérer ces transferts, fragilisant un peu plus l’ancrage suisse de la production — et, avec lui, la légitimité du label « Swiss made » qui reste l’argument commercial central de l’industrie.
## Une fenêtre de tir qui se referme
La pénurie d’horlogers est le symptôme d’un paradoxe plus large : une industrie qui n’a jamais autant vendu mais qui n’arrive plus à produire suffisamment. Les exportations horlogères suisses ont atteint des records en 2023 et 2024, avec des montants dépassant les 25 milliards de francs. Mais ce succès commercial repose sur des fondations qui s’effritent.
Les solutions existent, mais elles demandent du temps — au moins dix à quinze ans pour former une génération complète d’horlogers accomplis. Ce laps de temps correspond précisément à la fenêtre de départ à la retraite des baby-boomers horlogers. Si les mesures actuelles ne portent pas leurs fruits rapidement, c’est toute la chaîne de production suisse qui pourrait connaître un resserrement brutal, avec des conséquences sur l’emploi, les prix et — à terme — la crédibilité même de l’horlogerie helvétique.
L’industrie horlogère suisse s’est relevée de la crise du quartz dans les années 1980 en innovant et en montant en gamme. La crise des compétences qu’elle traverse aujourd’hui est d’une nature différente : elle ne remet pas en cause la pertinence de son produit, mais sa capacité à le fabriquer. C’est un défi industriel — et non marketing — qui pourrait bien redessiner la carte de l’horlogerie mondiale pour les décennies à venir.
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*Article rédigé à partir de sources publiques — rapports de la Fédération de l’industrie horlogère suisse (FH), articles de la presse économique suisse et internationale (Le Temps, RTS, Swissinfo, Bloomberg), et données du marché du travail horloger suisse. Les chiffres non attribués à une source spécifique sont marqués d’une mention de prudence.*
