## Marché de l’occasion 2026 — après la correction, le temps de la maturité
Il y a quatre ans, le marché secondaire horloger vivait son âge d’or. Un Rolex Daytona 116500LN se négociait à plus de 52 000 € sur le marché gris — 150 % au-dessus de son prix de vente au détail. Un Patek Philippe Nautilus 5711 culminait à 140 000 €, dix fois son tarif officiel. Les investisseurs spéculatifs achetaient des montres comme des NFT : avec la conviction que les prix ne pouvaient que monter.
Ils se trompaient.
La correction de 2023-2024 a été brutale : — 30 % sur l’indice global WatchCharts, — 50 % sur les modèles les plus spéculatifs. Les Rolex « hype » ont perdu la moitié de leur surcote. Les Patek Nautilus sont redescendus sous les 80 000 €. Les Audemars Piguet Royal Oak ont vu leur prime fondre comme neige au soleil.
Mais depuis le quatrième trimestre 2025, les signaux convergent. L’indice WatchCharts Global Index oscille autour de la même bande depuis neuf mois. Les volumes de transactions, eux, remontent : Chrono24, WatchBox et les plateformes CPO enregistrent une hausse de 15 à 20 % du nombre d’échanges. Ce n’est pas un rebond — c’est une stabilisation. Et ce qui se dessine n’est pas un retour à la normale : c’est l’émergence d’une nouvelle structure de marché.
### 1. Retour sur la correction — la bulle et son éclatement
Pour comprendre où va le marché secondaire, il faut d’abord mesurer d’où il vient. Le pic de 2022 était une anomalie historique, nourrie par trois facteurs convergents : des taux d’intérêt à zéro, une demande chinoise insatiable et une pénurie artificielle de l’offre (les marques sortaient à peine de la crise des semi-conducteurs). Ajoutez à cela l’explosion des « watch flippers », et vous obteniez les conditions parfaites d’une bulle spéculative.
L’éclatement est venu de tous les côtés à la fois. La remontée brutale des taux par les banques centrales a tari la liquidité. La demande chinoise s’est effondrée avec la crise immobilière. Les stocks neufs ont recommencé à circuler. Et les acheteurs, pris de vertige devant des prix déconnectés du réel, ont cessé d’enchérir.
Mais une donnée mérite d’être soulignée : tout n’a pas corrigé. Les pièces rares de collection — Patek Philippe grandes complications, Rolex vintage d’avant 1980, F.P. Journe et les grands indépendants — ont tenu leurs prix. Le vrai marché de collection, celui qui repose sur la rareté véritable et la qualité horlogère, n’a pas fléchi. Ce qui s’est effondré, c’est la spéculation déguisée en collection.
### 2. Juillet 2026 — stabilisation, pas rebond
Neuf mois de stabilité des prix. C’est le fait marquant de ce premier semestre 2026. L’indice WatchCharts n’a pas varié de plus de 2 % depuis octobre 2025. Un Submariner 2020 se négocie entre 12 000 € et 15 000 € selon l’état — 10 à 20 % au-dessus du neuf, un premium qui semble désormais structurel. Les Daytona céramique se stabilisent autour de 28 000-32 000 €, contre 52 000 € au pic.
Cette stabilité n’est pas celle d’un marché atone. Les volumes de transactions augmentent — mais ce sont des acheteurs finaux qui animent le marché, pas des spéculateurs. Le profil type de l’acheteur de montres d’occasion en 2026 est un amateur éclairé, qui achète pour porter, pas pour revendre. La demande est réelle, et elle est soutenue par un élément nouveau : la confiance retrouvée.
Les maisons de ventes en témoignent. Phillips, Christie’s et Sotheby’s ont retrouvé au premier semestre 2026 des niveaux de volume comparables à 2019, avant la bulle — mais les « records mirobolants » se font rares. Les montres partent à des prix que les experts jugent « raisonnables ». Ce n’est pas un signe de faiblesse : c’est un signe de maturité.
### 3. La grande transformation — le CPO comme nouveau standard
Si un seul facteur explique la transformation du marché secondaire, c’est l’arrivée massive des programmes Certified Pre-Owned (CPO). Rolex a ouvert la voie en 2024-2025, en autorisant ses détaillants agréés à vendre des montres d’occasion certifiées avec une garantie de deux ans. Audemars Piguet et Patek Philippe ont suivi, déployant leurs propres programmes dans leurs boutiques en propre entre 2025 et 2026.
L’impact est considérable : le CPO représente aujourd’hui 15 à 20 % des transactions Rolex en valeur. Chaque montre vendue en CPO est une montre qui n’ira pas sur Chrono24, ni chez un revendeur indépendant. Les marques reprennent le contrôle du récit, des prix et de la confiance.
Le paradoxe est subtil. D’un côté, le CPO rassure les acheteurs et stabilise les prix — plus personne n’a peur d’acheter une contrefaçon ou une montre trafiquée. De l’autre, il réduit la liquidité du marché libre et comprime les marges des revendeurs indépendants, passées de 25-30 % à 12-18 % en moyenne. Le CPO est une bénédiction pour le consommateur et un casse-tête pour l’intermédiaire.
### 4. La recomposition du canal — plateformes, enchères, revendeurs
Le paysage de la distribution secondaire se reconfigure en profondeur. Chrono24, la plus grande marketplace mondiale, a changé de capitaine en février 2026 : José Gaztelu, nouveau CEO, engage un pivot stratégique vers les services — authentification, séquestre des fonds, solutions de financement. La plateforme ne veut plus seulement mettre en relation vendeurs et acheteurs : elle veut devenir l’infrastructure de confiance du marché secondaire.
Les enchères digitales poursuivent leur essor. Phillips et Sotheby’s réalisent désormais 30 à 40 % de leurs ventes horlogères en ligne, un canal qui a doublé son poids depuis 2022. Les collectionneurs new-yorkais et les amateurs de Séoul enchérissent sur les mêmes lots, en temps réel, sans mettre les pieds dans une salle des ventes.
Les revendeurs traditionnels, eux, subissent une compression historique de leurs marges. Les 12-18 % actuels ne laissent aucune place à l’erreur. Seuls les spécialistes capables d’offrir un service à haute valeur ajoutée — expertise, provenance documentée, service après-vente — survivent. Les généralistes du « flipping » ont quasi disparu.
### 5. Nouveaux moteurs de valeur — ce qui monte, ce qui baisse
La correction a redessiné la carte de la valeur dans le secondaire. Trois segments montent nettement.
Les indépendants contemporains d’abord : Ressence, H. Moser, Grönefeld, De Bethune. Ces marques, qui produisent entre 50 et 500 pièces par an, bénéficient d’une rareté authentique et d’une reconnaissance croissante des collectionneurs avertis, lassés du « trop vu » des grandes maisons.
Grand Seiko ensuite, en particulier les modèles équipés du calibre 9F quartz et du Spring Drive. La précision extrême et la finition Zaratsu trouvent un public de plus en plus large sur le marché secondaire, où les prix restent accessibles comparés à l’offre suisse équivalente.
Tudor vintage enfin : les modèles des années 1960-1980, longtemps négligés, connaissent une demande soutenue. La montée en gamme de la marque et son héritage Rolex jouent en leur faveur.
À l’inverse, les montres connectées de luxe peinent à trouver preneur sur le marché de l’occasion. Et les éditions limitées « marketing » — celles qui ne célèbrent rien d’autre qu’une stratégie de communication — subissent des décotes sévères. Le marché de 2026 distingue désormais clairement la vraie rareté de la fabriquée.
### 6. Prospective — où va le marché secondaire d’ici 2028 ?
Les perspectives dessinées par Deloitte et le Boston Consulting Group sont claires : le marché secondaire devrait passer de 25 % à 35-40 % du marché horloger total en valeur d’ici 2028. Une croissance tirée par quatre moteurs.
Le CPO deviendra la norme : d’ici trois ans, 60 à 70 % des transactions pre-owned de marques suisses passeront par un circuit certifié. La technologie suivra : authentification par intelligence artificielle, passeport numérique on-chain, traçabilité de propriété deviendront des actifs de transaction à part entière. Ce mouvement est déjà bien engagé : en juin 2026, la Fédération Horlogère a publié un livre blanc sur la standardisation des certificats numériques, en partenariat avec la Crypto Valley Association de Zoug.
Mais le vrai changement est plus profond. Le secondaire n’est plus « l’autre marché » — il devient le marché. Les marques ne peuvent plus l’ignorer : elles doivent le contrôler, le réguler, le capter. La frontière entre le neuf et l’occasion s’estompe. Un client qui achète une Rolex CPO dans une boutique officielle n’est pas un acheteur d’occasion : il est un client Rolex, point final.
Pour le collectionneur, juillet 2026 offre un point d’entrée rare. Les prix sont revenus à des niveaux rationnels sans être au plus bas de la correction — le fameux « catch a falling knife » a cessé d’être un risque. Le CPO élimine quasi totalement le risque de contrefaçon. Et les tendances de fond — rareté véritable, qualité horlogère, traçabilité — redonnent au marché secondaire sa vocation première : permettre à des amateurs éclairés d’acquérir des montres qu’ils porteront, transmettront et chériront. Le marché de 2026 n’est pas plus petit qu’en 2022. Il est simplement plus sérieux.
La fièvre est retombée. Il ne faut pas la regretter. Ce qui reste, c’est un marché adulte, structuré, où la valeur se mesure à l’aune de l’artisanat et non de la spéculation. Après le chaos, le temps de la maturité.
