# Les manufactures bâtissent — CapEx, verticalisation et pari industriel : quand l’investissement dans l’outil de production redessine l’économie des maisons horlogères
*Rubrique Finance & Actifs — MontreLuxe*
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La valeur et la stratégie d’une maison horlogère ne se décident pas seulement au bilan, à la marque ou au cours de l’or. Elles se jouent d’abord dans un choix plus discret, plus lourd, plus long : celui de l’investissement dans l’appareil productif. Bâtir une manufacture, racheter un fournisseur de calibres, intégrer un atelier de cadrans ou de boîtiers, agrandir une capacité de production : chacun de ces arbitrages engage des centaines de millions de francs, immobilise du capital, alourdit les amortissements et modifie en profondeur la marge d’une maison sur plusieurs cycles. Dans un marché en pleine normalisation — les ventes se replient depuis 2023, les exportations subissent la pression conjuguée du ralentissement chinois et du poids des droits de douane — la gestion du cycle d’investissement est devenue le véritable test de la solidité financière et de la stratégie de long terme des manufactures. Ce que révèlent les comptes, les chantiers et les acquisitions, c’est une bascule de fond : l’horlogerie redevient, pour longtemps, une industrie de capitaux.
## L’investissement comme langage stratégique
Avant d’être un poste comptable, le CapEx (capital expenditure, ou dépense d’investissement) est un langage. Il dit ce qu’une maison parie sur son avenir, ce qu’elle croit de la demande de dix ou vingt ans, et quelle place elle assigne à son outil de production dans la construction de sa valeur. Dans une filière longtemps habituée à sous-traiter l’essentiel, ce langage s’est fait plus affirmatif.
### Pourquoi une manufacture investit : la capacité comme avantage dans la rareté et la montée en gamme
Le premier moteur de l’investissement productif tient à une équation paradoxale : dans le luxe horloger, la rareté est une valeur, mais l’incapacité à servir une demande existante est un manque à gagner. Rolex, Patek Philippe et Audemars Piguet ont longtemps entretenu des listes d’attente qui excédaient de très loin leur capacité de production. Élargir cette capacité, ce n’est pas trahir la rareté — c’est la calibrer avec plus de précision, à l’échelle d’une stratégie de montée en gamme qui exige un contrôle accru de chaque étape de fabrication. La marque à la couronne, forte d’environ 7 000 collaborateurs et premier acteur mondial en valeur (près de 30 % du segment du luxe horloger, selon les estimations Morgan Stanley/LuxeConsult), mène ainsi un programme d’investissement majeur à Bulle, dans le canton de Fribourg, où s’édifient des bâtiments de production et de logistique destinés à regrouper et accroître les activités de mouvement. À Plan-les-Ouates et aux Acacias, à Genève, les sites historiques sont rénovés et étendus. Patek Philippe, dont le chiffre d’affaires atteignait environ 2,05 milliards de dollars en 2023 et qui demeure contrôlée par la famille Stern, agrandit de son côté son site de production à Plan-les-Ouates pour renforcer ses capacités d’assemblage. Audemars Piguet, dirigée par Ilaria Resta, rénove et étend ses ateliers de haute horlogerie dans la Vallée de Joux, au Brassus, tout en s’appuyant sur son site du Locle pour la production de composants.
### Le chiffre du CapEx : comment lire l’investissement productif dans les comptes
Lire l’investissement productif exige de savoir où regarder. Dans les comptes consolidés des groupes cotés, la ligne à suivre n’est pas le bénéfice brut ni la croissance du chiffre d’affaires, mais les flux d’immobilisations, l’investissement net et la charge d’amortissement. Le Swatch Group, coté à la Bourse suisse (SIX : UHR), offre un cas d’école par la transparence relative de ses rapports annuels : pour un chiffre d’affaires 2024 de 6,74 milliards de francs suisses, en recul sur un an, le groupe a dégagé un résultat opérationnel de 304 millions et un bénéfice net de 193 millions, tout en employant 32 477 personnes. Derrière ces chiffres, la traduction d’une stratégie industrielle unique : celle d’une verticalisation menée à l’échelle d’un groupe intégrant non seulement les ébauches (ETA, à Grenchen) et les spiraux (Nivarox), mais aussi les batteries (Renata), la microélectronique (EM Microelectronic) et jusqu’à une part de sa propre énergie. Dans un contexte de baisse des résultats, le groupe doit en permanence expliquer à ses actionnaires pourquoi il continue d’investir en amont — une discipline comptable et de communication que les maisons privées, comme Rolex, Patek ou Audemars Piguet, n’ont pas à rendre publique avec la même rigueur.
### Le cycle : investir pendant le boom vs arbitrer pendant la normalisation
La question du bon timing traverse toute l’analyse du CapEx horloger. Pendant le boom 2021-2023, porté par une demande exceptionnellement vigoureuse et des chaînes logistiques fragilisées par la pandémie, investir dans l’outil de production semblait aller de soi : il fallait servir une demande insatiable et sécuriser des approvisionnements de plus en plus tendus. Depuis 2024, le contexte s’est inversé. Les ventes se replient, la demande chinoise se normalise, les droits de douane compliquent les flux commerciaux. C’est précisément dans ce retournement que le cycle des CapEx devient un révélateur : les maisons qui ont investi au pic de la demande risquent de se retrouver avec des capacités excédentaires à amortir dans un marché atone, tandis que celles qui ont su arbitrer — différer, calibrer, modulariser — préservent à la fois leur trésorerie et leur marge. L’enjeu du cycle n’est donc pas seulement de bâtir, mais de savoir quand s’abstenir.
## La verticalisation : intégrer ou sous-traiter
Si le CapEx finance les murs et les machines, la verticalisation en détermine l’usage. Intégrer ou sous-traiter : c’est l’arbitrage stratégique qui, plus que tout autre, définit la physionomie industrielle et financière d’une maison.
### La course à l’intégration : racheter pour contrôler
La logique intégrative a gagné la quasi-totalité de la filière, portée par un constat simple : maîtriser ses fournisseurs, c’est maîtriser sa qualité, sa traçabilité et son calendrier. Patek Philippe fabrique désormais l’essentiel de ses composants en interne et ne dépend plus, depuis les années 2000, de fournisseurs externes pour ses mouvements. Audemars Piguet maintient une production très intégrée, avec une faible externalisation des complications. H. Moser & Cie, indépendante schaffhousoise contrôlée par le groupe MELB Holding, a poussé la logique à son point critique : sa manufacture, créée en 2005, développe aujourd’hui son propre spiral — le composant le plus stratégique de la montre, longtemps dominé par Nivarox, filiale du Swatch Group — via Precision Engineering AG, à partir de l’alliage historiquement associé à ce composant. Produire son spiral, c’est briser une dépendance quasi monopolistique qui pèse sur toute la filière.
### L’arbitrage make-or-buy : sécurité contre flexibilité
La verticalisation n’a pourtant rien d’une fatalité, et l’arbitrage make-or-buy — faire soi-même ou acheter — obéit à une logique de coût d’opportunité. Intégrer sécurise l’approvisionnement et le contrôle qualité, mais immobilise le capital, alourdit les coûts fixes et réduit la flexibilité face aux retournements de demande. Sous-traiter préserve la souplesse, mais expose à la dépendance, aux délais et à la volatilité des prix. Le cas de Tudor, maison sœur de Rolex, illustre une voie médiane : longtemps adossée à des fournisseurs externes (ETA, Sellita, Valjoux), elle a lancé son premier calibre manufacture en 2015 (le MT5621, présenté avec la North Flag) avant de généraliser ses mouvements internes sur ses gammes sportives dès 2016-2017. Plutôt qu’une intégration totale, elle a noué des alliances ponctuelles, comme l’échange de calibres avec Breitling en 2017 — une forme de « verticalisation partagée » qui combine le contrôle et la mutualisation des coûts.
### Le mouvement inverse : quand la sous-traitance reste rationnelle
Il serait trompeur de céder à une lecture univoque : l’intégration n’est ni systématique ni toujours optimale. Des fournisseurs indépendants — Sellita, Soprod et d’autres — continuent d’alimenter de nombreuses marques, et le rôle d’ETA, qui fournit en OEM des marques rivales des groupes LVMH (TAG Heuer, Hublot, Zenith) et Richemont (A. Lange & Söhne, IWC, Jaeger-LeCoultre, Panerai, Piaget, Vacheron Constantin, Roger Dubuis), reste structurel. Analysé comme une stratégie financière et non technique, ce maintien de la sous-traitance relève d’un arbitrage rationnel : à petite échelle, construire et amortir un outil productif complet n’est pas rentable. C’est le dilemme des indépendants, H. Moser en tête : produire son propre spiral est un exploit d’indépendance, mais à environ 3 000 pièces par an et une centaine de collaborateurs, la question de l’échelle de rentabilité reste entière.
## Le poids comptable de la décision industrielle
Toute la stratégie industrielle se paie, in fine, dans le compte de résultat. C’est là que le pari du capital productif se mesure au plus juste.
### Amortissements, immobilisations, investissement net : un alourdissement durable
L’outil productif ne se contente pas de coûter au moment où il est construit : il continue de peser, chaque année, à travers les amortissements. Une usine neuve alourdit durablement les immobilisations, mécaniquement la charge d’amortissement, et donc le compte de résultat, indépendamment de la performance commerciale. Dans un marché en ralentissement, c’est un poids mort que les maisons mal capitalisées peinent à porter. Les marques privées — Rolex, Patek, Audemars Piguet, H. Moser — peuvent encaisser cet alourdissement sans avoir à en rendre compte trimestriellement ; les groupes cotés, eux, doivent l’expliquer à des actionnaires de plus en plus attentifs à la trajectoire des marges.
### Marge et seuil de rentabilité : l’effet de levier quand les volumes baissent
La mécanique de l’effet de levier est impitoyable. Dans une structure à coûts fixes élevés — précisément celle qu’engendre la verticalisation —, une baisse des volumes ne se traduit pas par une baisse proportionnelle des charges : les amortissements et les coûts de capacité restent, eux, en place. Le seuil de rentabilité s’élève, la marge se comprime plus vite que le chiffre d’affaires. C’est la face sombre du pari industriel : l’investissement productif, qui était un avantage en période de forte demande, devient un facteur de vulnérabilité quand les volumes se contractent. La gestion du CapEx en période de normalisation est donc moins une question d’ambition qu’un exercice d’équilibriste entre capacité, demande et marge.
### La valeur de revente de l’outil : actifs tangibles vs la marque
Il existe enfin une différence fondamentale de nature entre l’usine et la marque. Le capital immatériel — la marque, la réputation, le savoir-faire — ne s’amortit pas, ne se revend pas, mais se construit et s’entretient. L’outil productif, lui, est un actif tangible : il se déprécie, se modernise, et possède une valeur de liquidation, voire de revente. Dans un monde où les crises se succèdent, cette distinction compte : l’usine peut être revendue, louée, réaffectée ; la marque, elle, ne vaut que si elle continue d’exister. Le contraste entre le béton et l’immatériel est ainsi le vrai portrait de la résilience d’une maison : trop d’usines sans marque et l’on devient sous-traitant ; trop de marque sans usine et l’on dépend du bon vouloir de ses fournisseurs.
## Les chantiers du temps : bâtir en période de vaches maigres
La période actuelle, marquée par la normalisation du marché, pourrait sembler peu propice aux grands chantiers. C’est pourtant l’inverse qui se produit : les projets s’accumulent, comme si les maisons, refusant de laisser la conjoncture dicter leur horizon, choisissaient de bâtir précisément quand les autres hésitent.
### Les grands projets récents : manufactures, extensions, pôles horlogers
Les annonces se sont multipliées ces dernières années. Rolex construit à Bulle, dans une visée d’accroissement des capacités de production de mouvements et de regroupement logistique — un projet étalé sur plusieurs années, conçu pour absorber la demande excédentaire. Patek Philippe étend Plan-les-Ouates. Audemars Piguet combine investissement industriel et culturel autour du Brassus, avec son campus et son Musée Atelier. Swatch Group, de son côté, continue d’entretenir et de moderniser son réseau d’unités industrielles dédiées à ses marques. En période de repli des ventes, ces chantiers fonctionnent comme des paris sur la décennie à venir : ils engagent du capital aujourd’hui pour dessiner la capacité de demain.
### La géographie de l’investissement : le Jura, Genève, Bienne et la question du « made in »
La carte de l’investissement dessine aussi une géographie de la proximité. Le Jura suisse, berceau historique de la Vallée de Joux, concentre manufactures et ateliers de haute horlogerie. Genève et sa région accueillent les sièges et les grands sites de production (Plan-les-Ouates, les Acacias). Bienne, foyer industriel du Swatch Group, reste un pôle majeur. Cette concentration territoriale n’est pas un hasard : elle répond à la fois à la contrainte réglementaire du « Swiss made » — la valeur ajoutée suisse conditionne la dénomination — et à la nécessité de conserver une main-d’œuvre qualifiée, rare et précieuse, au plus près des ateliers. La verticalisation est aussi, en ce sens, une politique de localisation.
### Le signal aux investisseurs et au marché
Un programme de CapEx, enfin, est un signal. Annoncer une nouvelle usine ou une acquisition de fournisseur, c’est dire au marché que l’on croit à la demande de long terme, que l’on s’engage sur des horizons de dix à vingt ans, et que l’on refuse de se laisser guider par la seule conjoncture trimestrielle. Dans un secteur où la confiance est une monnaie aussi précieuse que les francs investis, le bétonologue des manufactures fonctionne comme une déclaration d’intention : celle d’une industrie qui, après des décennies de désindustrialisation partielle et de dépendance aux grands fournisseurs, choisit de refaire de l’outil de production son arme de compétitivité.
## Conclusion — le capital, première complication des manufactures
L’horlogerie a longtemps entretenu le mythe d’une industrie de l’artisanat, où la valeur naîtrait de l’habileté des mains et de la légende des marques. Le retour en force du pari industriel raconte une autre histoire : celle d’une filière qui redécouvre que son « cœur de montre » le plus moderne est aussi un choix d’investissement dans le capital productif. Bâtir des usines, intégrer des fournisseurs, amortir des immobilisations sur vingt ans, arbitrer entre faire et acheter : autant de décisions qui façonnent les marges, la résilience et la capacité de long terme des maisons bien davantage que les cycles de la demande. La verticalisation n’est pas une mode, ni une simple réponse à la pénurie de composants — c’est une transformation durable de l’économie de la filière. Pour les actionnaires, les analystes et les passionnés, la première complication à lire n’est peut-être plus le calendrier ou le tourbillon, mais le bilan. C’est là, dans les lignes d’amortissement et les programmes de CapEx, que se joue aujourd’hui, silencieusement, la compétition de la décennie.
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*MontreLuxe — Finance & Actifs. Sources : rapports annuels et données publiées des groupes horlogers (Swatch Group 2024), communiqués et données publiques des maisons, estimations de marché Morgan Stanley/LuxeConsult, données de la filière horlogère suisse.*