Le savoir-faire horloger menacé : enquête sur la formation des métiers de la main en Suisse
L’horlogerie suisse vit un paradoxe inédit : jamais ses montres n’ont été aussi recherchées, mais jamais les compétences pour les fabriquer n’ont été aussi rares. La pénurie de main-d’œuvre qualifiée est devenue le talon d’Achille de l’industrie.
1. Le grand vide démographique
Selon la Convention patronale de l’industrie horlogère suisse (CPIH), près de 40% des horlogers actifs auront atteint l’âge de la retraite d’ici 2030. En 2025, on comptait environ 5 000 postes non pourvus dans l’Arc jurassien.
Les écoles techniques peinent à recruter. L’École d’horlogerie de Besançon n’a formé que 45 horlogers en 2025, contre 120 il y a vingt ans. Les jeunes talents se tournent vers les métiers du numérique, mieux payés et plus visibles.
« Nous formons des horlogers pendant quatre ans. La moitié partent dans la tech dès leur diplôme en poche. » — Directeur de la HE-Arc, Neuchâtel
2. Les marques contre-attaquent
Face à cette crise, les grandes maisons ont lancé leurs propres programmes de formation :
Patek Philippe a investi 20 millions CHF dans son centre de Plan-les-Ouates, capable d’accueillir 120 apprentis par an. Le programme dure 4 ans et les étudiants sont rémunérés dès la première année.
Rolex forme chaque année 80 apprentis dans ses ateliers de Genève et Bienne. La marque propose un système de bourses pour les étudiants issus de familles modestes.
Richemont a ouvert en 2025 la Manufacture Academy à Villars-sur-Glâne, un campus de 5 000 m² dédié aux métiers de la main — horlogerie, joaillerie, maroquinerie — avec une capacité de 200 apprentis par an.
Swatch Group mise sur son réseau historique : 15 centres de formation en Suisse, dont le Swatch Group Academy Training Center à Granges.
3. Le défi de la transmission
Au-delà du nombre, c’est la qualité de la transmission qui inquiète. Les horlogers les plus expérimentés partent sans avoir formé leurs successeurs.
Les maisons indépendantes sont les plus vulnérables. Vacheron Constantin verra 15 de ses 45 horlogers partir d’ici 2028. Jaeger-LeCoultre compte 18% de son personnel horloger de plus de 55 ans. Breguet doit recruter 30 horlogers en 2026-2027.
Une solution émerge : les partenariats internationaux. L’école d’horlogerie de Shanghai (China Horology Institute) forme 200 étudiants par an, dont une partie vient compléter sa formation en Suisse.
4. La technologie au service de l’artisanat
Paradoxalement, la technologie pourrait sauver l’artisanat. La réalité augmentée permet désormais de former des horlogers à distance. La société genevoise TimeTec a développé un casque HoloLens spécifique qui superpose les schémas de montage sur un mouvement réel.
Les outils de micro-CNC et d’usinage assisté par ordinateur permettent de déléguer les tâches répétitives, libérant du temps pour les compétences créatives. Mais le goulet d’étranglement reste le réglage fin — ce geste irremplaçable qui donne son âme à une montre.
5. Vers une nouvelle filière horlogère
Les initiatives se multiplient. La FH a lancé en 2026 « Horlogers de demain », un programme de 15 millions CHF pour promouvoir les métiers dans les écoles. Les salaires d’entrée ont augmenté de 18% entre 2022 et 2026. Les femmes représentent désormais 38% des apprentis horlogers (contre 22% en 2015). Le Conseil fédéral a élargi les quotas pour les horlogers qualifiés français et italiens.
Reste une question fondamentale : quand un métier manuel devient rare, devient-il un luxe ? Les maisons qui préserveront leur vivier de talents domineront l’horlogerie de demain.
MontreLuxe — Mai 2026
