Alors que l’industrie horlogère concentre tous ses efforts sur les montres-bracelets, un segment oublié connaît un retour en grâce surprenant : les montres de poche. Portées par une demande de collectionneurs en quête d’authenticité et par des maisons de haute horlogerie qui redécouvrent leur patrimoine, elles réinvestissent les goussets des amateurs éclairés. Plongée dans un phénomène de niche qui monte.
Longtemps cantonnées aux vitrines des musées et aux collections de montres anciennes, les montres de poche opèrent un retour discret mais significatif. Selon la Fédération de l’Industrie Horlogère Suisse, les exportations de montres de poche ont augmenté de 34 % entre 2022 et 2025, une croissance qui s’accélère en 2026.
Des ventes aux enchères qui donnent le ton
Le signal le plus fort est venu des salles des ventes. En mai 2026, une montre de poche Patek Philippe « Henry Graves Jr. » — modèle historique vendu en 1932 — a atteint la somme record de 14,2 millions de dollars chez Sotheby’s Genève. Si cette pièce d’exception reste hors de portée pour la plupart des collectionneurs, le marché des montres de poche plus accessibles est en pleine effervescence.
« Nous constatons un véritable engouement pour les montres de poche de la fin du XIXe et du début du XXe siècle », confirme Nicolas Teisseire, spécialiste horloger chez Christie’s Paris. « Les pièces en or 18 carats avec émail cloisonné, qui se vendaient 3 000 à 5 000 € il y a cinq ans, atteignent aujourd’hui régulièrement 8 000 à 15 000 €. »
Trois facteurs expliquent cette flambée :
- La rareté des pièces de qualité — les montres de poche suisses de grande manufacture ne sont plus produites qu’en quantités infinitésimales
- L’intérêt des jeunes collectionneurs — la génération Y et Z redécouvre l’objet comme accessoire de mode vintage
- La recherche d’authenticité — dans un monde numérisé, posséder une montre mécanique centenaire procure un sentiment de connexion avec le passé
Les manufactures réagissent
Poussées par cette demande, plusieurs grandes maisons ont réintroduit des montres de poche dans leurs collections régulières. Patek Philippe a lancé en 2025 la réédition de sa montre de poche « Calatrava » en or rose, produite à seulement 200 exemplaires. Vendue 38 000 €, elle a trouvé preneurs en moins de deux semaines.
Vacheron Constantin a fait mieux en 2026 avec la Montre de Poche « Métiers d’Art », une pièce unique ornée d’un cadran en émail Grand Feu représentant la carte du ciel de Genève. Prix : 95 000 €. Les trois exemplaires prévus ont été vendus sur pré-commande avant même le lancement officiel.
« La montre de poche est le terrain de jeu ultime pour nos artisans d’art », explique Christian Selmoni, directeur artistique de Vacheron Constantin. « Le volume du boîtier permet des décorations que le format bracelet ne peut pas accueillir. C’est une liberté créative totale. »
Même des marques plus accessibles s’y mettent. Tissot a lancé en 2026 une réédition de sa montre de poche « Banane » des années 1930, vendue 495 €. Un succès commercial inattendu : les 5 000 exemplaires produits se sont écoulés en trois mois.
Un marché de niche mais structuré
Le marché actuel se structure autour de trois segments distincts :
Le segment patrimoine (pièces anciennes, 5 000 à 100 000 €+) : dominé par Patek Philippe, Vacheron Constantin et les grands noms du XIXe siècle. Les collectionneurs recherchent l’état d’origine, les complications rares (répétition minutes, chronographe, calendrier perpétuel) et les cadrans émaillés.
Le segment contemporain de luxe (pièces neuves, 15 000 à 100 000 €) : porté par les éditions limitées des grandes manufactures, souvent associées à des savoir-faire artisanaux (émail, guilloché, gravure).
Le segment accessible (rééditions, < 5 000 €) : principalement chez Tissot, Longines et quelques microbrands qui surfent sur la tendance vintage.
Un accessoire qui se réinvente
La montre de poche contemporaine n’est plus seulement une chaîne et un gousset. Les créateurs réinventent le concept : chaînes en cuir tressé, supports magnétiques pour sac à main, clips de ceinture, ou même colliers transformant la montre en pendentif.
« La montre de poche n’a pas besoin d’être portée comme au XIXe siècle », explique Léa Dumont, styliste accessoires chez Hermès. « Elle peut être un objet posé sur un bureau, un élément de décoration intérieure, ou un accessoire de mode contemporain si on sait l’adapter. »
Perspectives d’avenir
Les analystes prévoient une croissance annuelle de 8 à 12 % pour le segment des montres de poche entre 2026 et 2030. Un rythme modeste en valeur absolue, mais significatif pour un marché que beaucoup croyaient moribond.
« La montre de poche ne retrouvera jamais sa place dans la poche de tous les hommes, et ce n’est pas le but », conclut Teisseire. « Elle devient un objet de collection et de distinction pour une minorité exigeante. Et c’est précisément cette rareté qui fait sa valeur. »
Une leçon que l’industrie horlogère — si friande de storytelling — ferait bien de méditer : parfois, ce qui semble le plus démodé devient, avec le temps, le plus désirable.
