
La plateforme allemande de montres d’occasion, valorisée 1,7 milliard de francs suisses lors de sa dernière levée de fonds en 2021, tourne une page de son histoire. Tim Stracke, son fondateur et PDG depuis vingt-trois ans, quitte la barre. À sa place : José Gaztelu, ingénieur de formation, qui a gravi les échelons de CTO à COO avant d’accéder à la direction générale. Ce changement intervient dans un contexte où le marché secondaire de l’horlogerie traverse sa phase la plus complexe depuis la crise de 2020, entre correction des prix, pression des marques et consolidation des acteurs. Le passage d’un entrepreneur-fondateur à un technicien pur pose une question centrale : le nouveau capitaine a-t-il la vision et la carrure politique pour redresser le cap ?
1. Tim Stracke, le bâtisseur, tire sa révérence
Fondé en 2003 à Karlsruhe, en Allemagne, Chrono24 est né de l’intuition de Tim Stracke et de son associé Dirk Schneider : créer un marketplace neutre où acheteurs et vendeurs du monde entier pourraient échanger des montres de luxe sans intermédiaire. Vingt-trois ans plus tard, la plateforme revendique 1 200 employés, plus de 20 millions de visiteurs uniques par mois et environ 500 000 annonces actives à tout moment.
Le tournant stratégique majeur est survenu en août 2021, lorsque Chrono24 a bouclé une levée de fonds de 222 millions de francs suisses — l’équivalent de 240 millions de dollars à l’époque — menée par le fonds américain Sequoia Capital, avec la participation d’Aglaé Ventures (le family office de Bernard Arnault) et de fonds existants. Cette injection de capital valorisait l’entreprise à 1,7 milliard de CHF, un sommet pour une start-up allemande du secteur des biens de luxe.
Le modèle économique bâti par Stracke repose sur un principe simple mais exigeant : Chrono24 ne détient aucun stock. La plateforme connecte des vendeurs professionnels et particuliers, prélevant une commission sur chaque transaction (généralement entre 6 % et 8 % du prix de vente). Ce modèle d’intermédiation pure a permis une croissance rapide sans les risques bilantiels de l’inventaire, mais il expose la plateforme à une volatilité directe du volume de transactions.
Pourquoi Stracke part-il aujourd’hui ? Officiellement, l’entrepreneur de 52 ans évoque un « passage de témoin naturel » après avoir mené l’entreprise de la start-up à la scale-up. Officieusement, plusieurs signaux indiquent que la croissance a significativement ralenti : après des années d’expansion à plus de 20 % par an, Chrono24 afficherait une progression de l’ordre de 6 à 8 % en 2025, selon des sources proches du dossier.
Les Rolex Daytona en acier, qui se négociaient jusqu’à 70 000 dollars en 2022, sont revenues autour de 30 000 dollars. Les Patek Philippe Nautilus 5711 oscillent entre 70 000 et 90 000 dollars, contre 180 000 dollars au pic de 2022.
2. José Gaztelu : le technicien arrive
Né à Saint-Sébastien, au Pays basque espagnol, José Gaztelu, 48 ans, est un pur produit de l’ingénierie allemande. Diplômé en informatique de l’Institut de technologie de Karlsruhe (KIT), il rejoint Chrono24 en 2017 en tant que directeur technique (CTO), après un passage chez SAP.
Sa progression au sein de l’entreprise est exemplaire : CTO de 2017 à 2023, puis COO de 2023 à 2026. Sa vision est clairement technologique : évaluation assistée par IA, détection des fraudes par vision par ordinateur, expérience mobile renforcée. Mais le marché secondaire de l’horlogerie est un champ de mines relationnelles où les compétences de diplomate comptent autant que les compétences techniques.
3. Les défis de 2026 et les scénarios
La concurrence se consolide autour de WatchBox (racheté par Regent), Watchfinder (propriété Richemont) et Rolex CPO (1 000 points de vente dans 70 pays). Cinq scénarios se dessinent pour Chrono24 : maintien du modèle marketplace, transformation en revendeur intégré, acquisition par un grand groupe, IPO, ou verticalisation des données. Dans tous les cas, le marché secondaire de l’horlogerie, qui pèse 20 à 25 milliards de CHF, ne se structurera pas sans que le sort de sa plateforme dominante soit scellé.
