L’accord de libre-échange sur les services conclu entre le Royaume-Uni et la Suisse, présenté comme « l’accord commercial sur les services le plus significatif jamais négocié par le Royaume-Uni » par le secrétaire au Commerce Peter Kyle, représente un tournant majeur pour les relations économiques bilatérales. Au-delà des chiffres macroéconomiques — 5,2 milliards de livres sterling d’exportations supplémentaires estimées par an, des échanges bilatéraux de services dépassant les 30 milliards de livres en 2025 — cet accord comporte des implications concrètes et immédiates pour un secteur où la Suisse règne en maître incontesté : l’horlogerie.
Un accès facilité aux grands rendez-vous horlogers
Genève, Bâle, Zurich : la carte horlogère suisse est aussi celle de ses grands salons professionnels. Watches & Wonders Geneva, qui réunissait en 2026 pas moins de 65 marques participantes, constitue le rendez-vous incontournable de la profession chaque mois d’avril. Geneva Watch Days, rendez-vous plus indépendant mais non moins influent, rythme également le calendrier. Jusqu’à présent, la barrière administrative et les formalités douanières constituaient un frein non négligeable pour les acheteurs, journalistes et détaillants britanniques qui font le déplacement en nombre chaque année.
L’accord change la donne. La mobilité professionnelle sans visa pour 90 jours par an — mesure auparavant temporaire et menacée d’extinction en 2029 — est désormais pérennisée. Les entreprises britanniques peuvent transférer des employés en Suisse pour des missions allant jusqu’à cinq ans, sans être soumises au test des besoins économiques qui compliquait l’obtention de permis de travail. Pour un journaliste horloger londonien couvrant Watches & Wonders, pour un acheteur de Burlington Arcade négociant avec une manufacture genevoise, ou pour le directeur d’une chaîne de bijouteries britannique présente au salon, la donne administrative se simplifie radicalement.
La fin des tracas aux frontières
Les 800 000 visiteurs britanniques qui se rendent chaque année en Suisse vont également bénéficier d’une avancée concrète : l’accès aux portiques électroniques (e-gates) dans les aéroports helvétiques. Dès la fin 2026, les titulaires d’un passeport britannique pourront emprunter les e-gates à l’aéroport de Zurich. Genève et Bâle suivront selon un calendrier encore à définir. Pour un professionnel de l’horlogerie britannique débarquant à Genève la veille de l’ouverture de Watches & Wonders, le gain de temps est précieux — et le message symbolique puissant : la Suisse traite désormais le Royaume-Uni comme un partenaire de premier rang.
La suppression des frais d’itinérance mobile (roaming) achève de lever les petites barrières quotidiennes qui, additionnées, finissaient par peser. Les professionnels britanniques pourront utiliser leur forfait téléphonique habituel en Suisse sans surcoût, facilitant les échanges durant les salons et les visites commerciales.
Un coup d’accélérateur pour les exportations horlogères britanniques ?
Si l’horlogerie suisse domine le segment du luxe, le Royaume-Uni n’est pas dépourvu d’atouts dans ce domaine. Des marques comme Bremont, Christopher Ward, Fears, ou encore la très confidentielle Roger W. Smith représentent une horlogerie britannique en plein renouveau. L’accord commercial ouvre potentiellement la voie à une présence accrue de ces marques sur le marché suisse, où les barrières réglementaires et les exigences de certification étaient jusqu’ici dissuasives pour les petites et moyennes manufactures d’outre-Manche.
À l’inverse, les détaillants britanniques — de Watches of Switzerland à The Watch Gallery — pourraient voir leurs approvisionnements facilités et leurs coûts logistiques réduits. La fluidification des mouvements de personnel permet aussi d’envisager des équipes commerciales et techniques plus mobiles, capables d’assurer le service après-vente et la formation sur les deux marchés sans les lourdeurs administratives qui freinaient l’investissement.
Une concurrence accrue ou une complémentarité renforcée ?
Certains observateurs s’interrogent sur les effets de cet accord sur la compétitivité de l’horlogerie suisse. Les provisions incluent la libéralisation automatique des futures évolutions réglementaires suisses : si la Suisse assouplit ses règles commerciales avec d’autres partenaires, le Royaume-Uni en bénéficiera automatiquement. Les entreprises horlogères suisses qui exportent vers le marché britannique — un marché premium pour l’industrie — conservent leurs avantages, mais doivent désormais composer avec une concurrence britannique potentiellement mieux armée pour pénétrer la forteresse helvétique.
Reste que la complémentarité prime sur la rivalité. La Suisse excelle dans la production haut de gamme et la maîtrise des complications mécaniques ; le Royaume-Uni, dans le design, le marketing, les services financiers associés et la distribution de luxe. L’accord reconnaît cette symbiose et la formalise dans un cadre juridique stable. Comme le soulignait Jon Holt, directeur général du groupe KPMG pour le Royaume-Uni et la Suisse, « cet accord permettra un alignement plus étroit dans des secteurs clés comme les services financiers et professionnels, facilitant le travail transparent sur les deux marchés ».
Un précédent pour l’après-Brexit
Ce traité marque une étape diplomatique importante pour le Royaume-Uni post-Brexit. Sixième accord commercial conclu en deux ans (après les États-Unis, l’Inde, le Conseil de coopération du Golfe, la Corée du Sud et l’Union européenne), il consolide la stratégie britannique de « superpuissance des services ». L’horlogerie — secteur emblématique où la Suisse impose ses standards depuis des siècles — devient paradoxalement le cas pratique le plus visible de cette nouvelle donne. En fluidifiant les circulations professionnelles, en levant les obstacles aux frontières et en pérennisant la mobilité des talents, cet accord transforme la relation économique entre Londres et Berne. Et pour les passionnés de montres qui feront le voyage à Genève en avril 2027 pour Watches & Wonders, les files d’attente aux guichets de l’aéroport pourraient bien appartenir au passé.
