Le 26 octobre 2017, une Rolex Daytona ayant appartenu à Paul Newman devenait la montre la plus chère jamais vendue aux enchères : 17,8 millions de dollars. Ce « où étiez-vous ce jour-là » a marqué un avant et un après dans l’horlogerie de collection. Huit ans plus tard, la question n’est plus de savoir si le marché existe, mais s’il bascule dans une nouvelle dimension — ou dans une bulle spéculative.
Les chiffres donnent le vertige. Entre 2019 et 2025, aucune montre n’avait franchi les 10 millions de dollars en dehors du cas exceptionnel de la Patek Grandmaster Chime en acier (CHF 31M chez Only Watch). Six années de traversée du désert. Puis en 2025, une Patek Réf. 1518 en acier de 1943 rebat les cartes à 17,6 millions chez Phillips Genève. Et depuis janvier 2026, trois lots ont déjà dépassé les 10 millions — autant que durant toute la décennie précédente.
Ces trois lots racontent chacun une histoire différente. La F.P. Journe Chronomètre à Résonance Souscription No. 007 pulvérise le record de la marque à 13,9 millions. La Patek Réf. 2499 en or rose de 1951 atteint 10,3 millions à Hong Kong. La Patek Réf. 2523 Worldtime polychrome fait de même à Genève. Trois ventes, un même signal : le plafond des prix explose.
L’analyse EveryWatch confirme la tendance : les lots à sept chiffres (plus d’un million) sont passés de 13 en 2012 à 81 en 2025, et déjà 70 dans la seule première moitié de 2026. Si le rythme se maintient, l’année pourrait dépasser les 140 lots millionnaires.
Deux lectures d’un même marché
D’un côté, les optimistes structurels. Paul Boutros (Phillips) voit une transformation profonde : « La collection de montres est devenue grand public. Nous attirons une nouvelle génération de collectionneurs qui étaient auparavant des collectionneurs d’art. » Geoff Hess (Sotheby’s) ajoute que sa dernière vente a attiré 1 850 enchérisseurs de 60 pays, dont un tiers de la génération Z et des millennials. Pour eux, l’horlogerie devient un actif liquide, portable, chargé d’histoire — presque une œuvre d’art au poignet.
Eric Wind (Wind Vintage) invite à la prudence : « Le haut du marché est porté par un nombre restreint d’acheteurs. Il suffit de deux enchérisseurs pour faire grimper le prix de manière spectaculaire. » Sa preuve : la vente Phillips Genève n’a compté que 1 815 enchérisseurs, moins qu’en novembre 2025 (1 886) et très loin des 2 311 de décembre 2021. Le gâteau ne s’élargit pas — ce sont les mêmes convives qui mangent plus gros.
L’énigme Souscription
La Journe Souscription No. 007 à 13,9 millions pose une question fascinante. En 2021, la No. 001 — la toute première, historiquement la plus significative — s’était vendue 4,3 millions. Que vaudrait-elle aujourd’hui ? La réponse pourrait venir dès cet automne, si les propriétaires des vingt exemplaires de la série, tentés par les prix records, décident d’alimenter les enchères.
Trois niveaux de lecture
Pour le collectionneur de pièces d’exception, la prudence s’impose : les prix stratosphériques peuvent refléter une micro-bulle portée par quelques fortunes récentes. Un krach sectoriel n’est pas exclu si l’appétit de ces nouveaux entrants s’émousse ou si l’offre de pièces emblématiques augmente.
Pour le marché intermédiaire (20 000 à 200 000 dollars), le signal est plus encourageant. La professionnalisation du marché, les plateformes de données comme EveryWatch et l’intérêt des jeunes générations créent une liquidité inédite. Les fondamentaux — rareté, provenance, qualité horlogère — restent solides.
Pour l’amateur aux budgets plus modestes, le vrai marché n’est pas celui des 10 millions. Les 70 lots millionnaires de 2026, aussi spectaculaires soient-ils, ne représentent qu’une fraction des milliers de transactions annuelles. La passion horlogère ne se mesure pas en millions.
Alors, bulle ou nouveau paradigme ? La réponse se trouve entre les deux. Le marché vit une transformation réelle : mainstreamisation, rajeunissement, convergence avec l’art. Mais la vitesse à laquelle le haut du panier s’envole, couplée à la concentration des acheteurs, est un signal d’alerte. L’automne 2026 sera riche d’enseignements — et peut-être de corrections.
