Swatch Group poursuit Samsung en justice pour un montant de 170 millions de dollars. Le litige, qui a débuté en 2019, ne porte ni sur des brevets matériels ni sur des droits d’auteur de système d’exploitation, mais sur un élément bien plus petit — les cadrans numériques qui, dans la boutique d’applications tierces de Samsung, imitent les designs iconiques d’Omega, Tissot et d’autres marques du groupe horloger.
L’affaire est entrée en juin 2026 dans une phase cruciale devant la Haute Cour de Londres, où les débats se concentrent désormais sur l’évaluation des dommages et intérêts. En 2022, la Haute Cour avait déjà rendu une décision préliminaire reconnaissant la responsabilité de Samsung pour contrefaçon de marque. La question désormais n’est plus de savoir si Samsung a enfreint la loi, mais combien il doit payer.
Des applications tierces à la contrefaçon
Le déclencheur du conflit est simple : dans l’écosystème tiers des montres connectées Samsung, des applications proposant des cadrans numériques imitant les designs emblématiques d’Omega Speedmaster, Tissot PRX et d’autres modèles phares de Swatch Group sont apparues. Ces cadrans, visuellement très proches des originaux, étaient de nature à créer une confusion chez le consommateur.
Swatch Group a soutenu que Samsung, en tant qu’exploitant de la plateforme, avait failli à son obligation d’empêcher la diffusion de ces contenus contrefaisants dans sa boutique d’applications. La décision de 2022 a confirmé cette position. Samsung conteste aujourd’hui le montant des dommages, qualifiant la demande de « disproportionnée » et arguant que les applications litigieuses étaient développées par des tiers et supprimées dès réception des notifications.
D’où vient le chiffre de 170 millions ?
La somme de 170 millions de dollars a de quoi surprendre. Maître Iain Connor, associé du cabinet Michelmores spécialisé en propriété intellectuelle, souligne que les taux de redevance dans le secteur du luxe sont extrêmement élevés, ce qui explique en partie le montant. Le raisonnement de Swatch est le suivant : si Samsung avait voulu utiliser légalement ces designs, il aurait dû négocier des accords de licence avec les dix marques concernées — une somme hypothétique, à laquelle s’ajoute l’atteinte à la valeur des marques.
Swatch fait valoir qu’une telle licence, si elle était accordée, affaiblirait considérablement des décennies d’investissement dans la réputation de ses marques. La prime de prix des montres de luxe repose précisément sur la rareté et l’exclusivité. Si ces designs sont reproduits à grande échelle sous forme numérique, cette valeur s’évapore.
Une bataille juridique transatlantique
Le litige ne se limite pas au Royaume-Uni. Swatch Group a également intenté une action parallèle aux États-Unis contre une filiale de Samsung, formant une tenaille transatlantique. L’action britannique couvre le marché britannique et européen, tandis que l’action américaine vise l’Amérique du Nord.
Cette stratégie de défense multinationale n’est pas rare dans l’industrie du luxe, mais une action aussi médiatisée autour de cadrans de montres connectées reste une première. Elle soulève une question profonde : à l’ère des appareils connectés, où doit-on tracer la frontière de la protection de la propriété intellectuelle des designs horlogers traditionnels ?
La guerre des marques à l’ère des montres connectées
La position de Swatch Group dans l’univers du wearable est singulière. Alors que la plupart des horlogers traditionnels adoptent la montre connectée ou lancent des modèles hybrides, Swatch Group s’y refuse obstinément, se limitant à des extensions techniques comme SwatchPAY!. Ce refus de produire une véritable montre connectée traduit un attachement viscéral à l’intégrité du design des marques.
L’issue de ce procès, quel que soit le montant final, aura des répercussions considérables. Il ne s’agit pas seulement de savoir si Swatch Group parviendra à défendre les actifs visuels de ses dizaines de marques — c’est tout le secteur horloger qui pourrait voir ses règles de protection de la propriété intellectuelle à l’ère numérique redéfinies. Lorsqu’un cadran de montre peut être copié en une ligne de code et téléchargé sur des millions de poignets, le critère traditionnel de « risque de confusion » du droit des marques doit-il être repensé ?
Pour Samsung, 170 millions de dollars ne représentent peut-être qu’une goutte d’eau. Mais si ce procès établit un précédent, toutes les plateformes de montres connectées pourraient être exposées à des réclamations similaires — jusqu’où va l’obligation de contrôle d’une plateforme lorsque des applications tierces utilisent des designs protégés ?
Ce n’est plus seulement un conflit entre Swatch et Samsung. C’est une collision frontale entre la propriété intellectuelle du luxe traditionnel et l’écosystème des plateformes numériques. Au-delà du verdict, c’est le vide juridique que la décision laissera — ou comblera — qui retient vraiment l’attention de toute l’industrie.
