La course aux mouvements manufacture : de la maîtrise verticale au nouveau Swiss Made Reloaded
En 2020, 60% des montres mécaniques suisses utilisaient un mouvement ETA ou Sellita. En 2026, ce chiffre est tombé à 35%. La course au mouvement manufacture est devenue la guerre la plus discrète et la plus stratégique de l’industrie horlogère.
1. La fin de l’ETA : une rupture historique
La décision du Swatch Group de réduire les livraisons d’ETA à des tiers a été le choc le plus violent depuis la crise du quartz. Les marques comme TAG Heuer, Tudor, IWC et Breitling ont dû investir des centaines de millions de francs dans leurs propres calibres.
Sellita, principal alternativeur, a vu sa production bondir de 500 000 à 1,2 million de mouvements par an — mais ses capacités sont désormais saturées.
« Nous avons été contraints de devenir manufactures. Ce qui était une obligation est devenu un avantage concurrentiel. » — Directeur technique d’une marque LVMH
2. Les nouveaux manufacturiers
Trois acteurs ont émergé comme fournisseurs alternatifs crédibles :
Kenissi (joint-venture Tudor-Chanel-Breitling) : 200 000 mouvements par an, calibre MT5602 utilisé par Tudor, Breitling, Norqain et Fortis. Extension prévue à 350 000 d’ici 2028.
Vaucher Manufacture Fleurier (groupe Sandoz, lié à Hermès et Parmigiani) : référence haut de gamme avec 30 000 pièces par an. Clients : Hermès, Parmigiani, Richard Mille.
LaJoux-Perret (groupe Citizen) : 50 000 mouvements par an, chronographes et quantièmes perpétuels pour Frédérique Constant et Alpina.
3. La micro-rotation : le nouveau terrain de jeu
Le segment le plus disputé est celui des mouvements ultra-plats. La course a été relancée par Bulgari avec son Octo Finissimo (2,23 mm en 2024), suivie par Piaget (2,0 mm) et Richard Mille (1,75 mm en 2026). Les innovations clés : micro-rotors en tungstène ou platine, rouages en silicium, barillets à double ressort.
4. Swiss Made 2.0 : la réglementation qui change tout
La révision du règlement Swiss Made, attendue pour 2027, pourrait être la plus ambitieuse depuis 2017. Les propositions incluent le passage de 60% à 70% des coûts de fabrication en Suisse, l’intégration de la R&D dans le calcul, et la création d’une certification Swiss Verified pour les pièces uniques.
Si les marques ne peuvent plus assembler des mouvements asiatiques et les faire certifier Swiss Made, la course au mouvement manufacture deviendra une obligation légale, pas seulement un argument marketing.
5. Quel avenir pour les indépendants ?
Pour les petites marques, l’accès à un mouvement de qualité est vital. Les options se réduisent. Sellita reste accessible mais les délais s’allongent (12 mois pour le SW200). Miyota (Citizen) gagne du terrain. Seiko NH35 reste le choix économique mais souffre d’une image entrée de gamme.
Le mouvement manufacture n’est plus un luxe — c’est devenu un standard minimum pour toute montre au-dessus de 3 000 €. Dans cinq ans, une montre sans certification de l’origine de son mouvement pourrait être perçue comme un objet incomplet.
MontreLuxe — Mai 2026
