L’industrie horlogère suisse face à la pénurie de main-d’œuvre qualifiée en 2026
Jamais la demande n’a été aussi forte. Jamais l’offre de compétences n’a été aussi tendue. L’industrie horlogère suise aborde 2026 avec un paradoxe douloureux : les carnets de commandes sont pleins, les stocks s’épuisent, mais les ateliers manquent de bras qualifiés. La pénurie de main-d’œuvre menace désormais la croissance du secteur.
2 500 postes vacants : le chiffre qui inquiète
Selon la Convention patronale de l’industrie horlogère suisse (CPIH), 2 500 postes étaient à pourvoir dans les manufactures helvétiques à la fin du premier trimestre 2026. Soit une hausse de 35 % par rapport à 2023. Les métiers les plus touchés ? Horlogers complets (montage et réglage), micromécaniciens, polisseurs et décorateurs de mouvements.
Les causes sont structurelles : départs massifs à la retraite des baby-boomers, désaffection des jeunes générations pour les métiers manuels, et concurrence féroce des secteurs de la microtechnique médicale et de l’aéronautique.
Rolex et Patek Philippe dans la tourmente
Même les géants ne sont pas épargnés. Rolex aurait dû refuser près de 15 % des commandes de ses détaillants en 2025-2026, faute de capacité de production suffisante. Patek Philippe, qui forme ses horlogers en interne depuis des décennies, recrute désormais en dehors de ses frontières — une première dans son histoire.
« Nous avons dû repousser les délais de livraison de la Calatrava 5226G à 18 mois, non par stratégie marketing, mais parce que nous n’avons tout simplement pas assez d’horlogers. » — témoigne un cadre dirigeant sous couvert d’anonymat.
Les écoles d’horlogerie : un goulot d’étranglement
Les écoles techniques — l’École d’Horlogerie de Besançon, la Haute École Arc de Neuchâtel, le WOSTEP — tournent à plein régime. Mais leurs capacités d’accueil sont limitées. Besançon forme environ 60 horlogers par an, là où le marché en réclamerait le double.
Les fabricants investissent massivement dans l’apprentissage : Swatch Group a ouvert un centre de formation de 300 places à Bienne en 2025, tandis que Richemont propose des bourses d’étude aux jeunes horlogers asiatiques désireux de se former en Suisse.
L’immigration et la formation accélérée
Face à l’urgence, la Confédération a assoupli les quotas d’immigration pour les horlogers qualifiés japonais et français. Mais la barrière linguistique et l’intégration culturelle ralentissent le processus.
Les marques développent aussi des programmes de formation accélérée de 6 mois (contre 3-4 ans classiquement) pour former des opérateurs de CNC et des monteurs spécialisés. Une solution pragmatique, mais qui suscite le débat dans la profession : ces horlogers « express » garantiront-ils le même niveau de finition que les artisans traditionnels ?
L’IA et la robotique : solution ou chimère ?
Certaines manufactures misent sur l’automatisation pour pallier le manque de main-d’œuvre. Tissot et Mido utilisent déjà des bras robotisés pour l’assemblage de calibres simples. Mais pour les complications — tourbillon, répétition minutes, chronographe à roue à colonnes —, la main humaine reste irremplaçable.
La montre de luxe est un objet artisanal. On ne robotise pas un polissage à la main ni un réglage au micromètre.
Perspectives
La pénurie de main-d’œuvre n’est pas un problème conjoncturel : c’est un défi structurel qui va redessiner l’industrie horlogère des dix prochaines années. Entre hausse des salaires, investissements dans la formation et robotisation sélective, les manufactures doivent trouver un équilibre. Faute de quoi, la production suisse pourrait plafonner dès 2027, alors même que la demande mondiale continue de croître.
