Le groupe Richemont a publié ses résultats du premier trimestre de l’exercice 2026-2027, clos le 30 juin. L’horlogerie renoue avec la croissance — +8% à taux de change constants pour les Specialist Watchmakers, à 873 millions d’euros — mais cette embellie est-elle un vrai redressement ou le simple effet d’une base de comparaison déprimée ?
Un rebond à relativiser
Après une année 2025-2026 difficile (ventes annuelles à 3,1 milliards, -4%), cette remontée à +8% est un signal bienvenu. Mais le trimestre de comparaison, avril-juin 2025, était particulièrement bas, marqué par un ralentissement marqué en Chine et des incertitudes géopolitiques. Le rebond actuel est en bonne partie un low-base effect. Surtout, ce chiffre reste modeste au regard des Jewellery Maisons (Cartier, Van Cleef & Arpels, Buccellati), qui ont généré 4,7 milliards d’euros (+24%) sur la même période.
Le gouffre des marges
Le contraste le plus frappant se trouve dans les comptes annuels clos en mars 2026. Les Jewellery Maisons affichaient une marge opérationnelle de 30,5% (5 milliards de profit sur 16,5 milliards de ventes). Les manufactures horlogères peinaient à dégager 107 millions de profit, soit une marge de 3,4% — contre 5,3% l’année précédente. Dix fois inférieure.
Ces chiffres posent une question existentielle : pourquoi allouer autant de ressources à un métier dix fois moins rentable ? La réponse tient au prestige et à l’histoire, mais l’écart devient difficile à justifier. D’autant que près de 35% du chiffre d’affaires de Cartier provient des montres — la frontière entre les deux divisions est plus poreuse qu’il n’y paraît, ce qui complique toute tentation de scission.
Vacheron, JLC, ALS en tête
Au sein de la division horlogère, Vacheron Constantin, Jaeger-LeCoultre et A. Lange & Söhne tirent la reprise. Ces trois maisons très haut de gamme bénéficient d’une demande soutenue, moins sensible aux retournements économiques. La stratégie de rareté contrôlée et de montée en gamme porte ses fruits. À l’inverse, les marques positionnées sur des segments plus accessibles peinent à suivre.
Watchfinder et le pari de l’occasion
La performance à deux chiffres de Watchfinder, plateforme de montres d’occasion de Richemont, confirme une tendance de fond. Le pré-owned horloger continue de croître, porté par une clientèle pour qui la disponibilité prime. Richemont mise sur ce canal pour absorber une partie de l’excès d’offre, sans cannibaliser ses ventes primaires. Un pari stratégique qui semble, pour l’instant, élargir le marché plutôt que le fragmenter.
Les ombres au tableau
Si l’Asie Pacifique progresse de 21% à l’échelle du groupe (2,1 milliards), les ventes de montres dans la région sont « stables » — la baisse en Chine, à Hong Kong et à Macao étant presque compensée par le Japon et la Corée. Au Moyen-Orient, la croissance n’est que de 3%, le tourisme aux Émirats s’étant « arrêté » pendant le conflit avec l’Iran. En revanche, les Amériques (+27%, 1,7 milliard) et l’Europe (+11%) confirment leur dynamique.
Conclusion : un signal, pas une tendance
Ce +8% trimestriel est une bonne nouvelle — mais il ne faut pas y voir une nouvelle ère dorée. Le low-base effect est réel, le gouffre de rentabilité se creuse, et la reprise chinoise reste incertaine. Richemont mise sur le très haut de gamme, le pré-owned et l’intégration horlogère-joaillière. Une stratégie prudente, mais qui ne résout pas la question fondamentale : le groupe peut-il justifier un portefeuille horloger aussi large avec des marges si faibles ? La réponse déterminera l’évolution de Richemont dans les années à venir.
— MontreLuxe.com, juillet 2026
